Une «vraie job» grâce aux lettres et aux sciences sociales

POINT DE VUE / Le choix d’étudier en lettres ou en sciences sociales est souvent accueilli par des regards inquiets, animés par la conviction que pelleter des nuages n’est pas une compétence requise dans une «vraie job».

Étudiant en science politique, j’ai plusieurs fois reçu ces regards. Les préjugés sont tenaces. Mais une quinzaine d’années après l’obtention de mon dernier diplôme et quelques «vraies jobs» plus tard, il me paraît évident que pelleter des nuages fut une corvée drôlement profitable.

Reporter, j’ai appris de Socrate un bout de méthode journalistique avec la dialectique : perpétuellement remettre en question ses propres préjugés et opinions afin de tendre vers l’objectivité; constamment questionner les décisions, déclarations et agissements des acteurs de la société afin d’en connaître le fond.

Chroniqueur de la politique internationale, j’ai appris dans Politics Among Nations de Hans Morgenthau qu’en diplomatie, la défense des principes moraux ne peut faire abstraction des intérêts et de la puissance, au risque d’encourir des conséquences politiques graves, ce qui fait de la prudence la vertu suprême en politique.

Conseiller en communication, j’ai appris dans le Gorgias de Platon la puissance et la nécessité de la rhétorique : elle fait des ravages entre les mains des sophistes, mais demeure essentielle à la défense des idées et causes justes.

Et en lisant ces ouvrages, tout en rédigeant travaux courts et longs sur ceux-ci, j’ai appris à communiquer efficacement. Mes courriels sont, je crois bien, clairs et précis, ce qui évite des malentendus et des allers-retours inutiles entre ma boîte de messages et celle de mes collègues. Lire et décortiquer Les nuées d’Aristophane ont fait de moi un employé productif, il faut croire.

Tout cela peut sembler abstrait. Trop général peut-être. Mais voici des chiffres. Du concret.

Selon des études menées aux États-Unis et en Grande-Bretagne, les diplômés en lettres et en sciences sociales finissent par gagner autant sinon plus que les diplômés en sciences, technologie et génie — et même en administration des affaires. À la première embauche, les ingénieurs et les biologistes encaissent un salaire plus généreux que les politologues et les philosophes, mais les courbes salariales se rejoignent après une dizaine d’années, puis le chèque de paye peut continuer de gonfler par la suite pour les seconds.

Pourquoi ? Car les meilleurs salaires vont aux gestionnaires et aux stratèges, pour qui le savoir technique est moins crucial et la vision d’ensemble, plus importante, explique le site britannique Emolument.com.

Savoir dégager les tendances de fond, voir large et embrasser la complexité n’ont donc rien d’abstrait ni de trop général.

J’ajoute une raison. Dans un marché de l’emploi qui change rapidement, les formations en lettres et en sciences sociales développent chez les futurs travailleurs une variété de compétences (esprit de synthèse, pensée critique, communication) qui ne sont pas susceptibles de tomber en désuétude au premier bouleversement technologique venu.

Plus pointues, les compétences techniques, même sophistiquées, risquent l’obsolescence à mesure qu’évolue le marché. Un risque que fait certainement croître l’intelligence artificielle. Qui aurait cru il y a quelques années seulement qu’elle menacerait certains des métiers si convoités et lucratifs de la finance?

La «technologisation» accélérée du marché de l’emploi laisse croire que les métiers d’avenir appartiennent d’abord et avant tout aux champs d’études scientifiques et techniques. À court terme, peut-être. Mais le risque ici est justement de voir sa formation reléguée aux archives du monde du travail plus rapidement qu’auparavant, avec la difficulté, ensuite, de transférer ses compétences dans un autre secteur d’emploi.

Arrimer les formations académiques aux besoins du marché est devenue une tâche périlleuse dont les succès à long terme pour les futurs travailleurs sont loin d’être garantis.

Les lettres et les sciences sociales, elles, ont l’avantage d’inculquer des compétences dont le marché de l’emploi aura toujours besoin. Peut-être même plus que jamais, avec les enjeux politiques et éthiques que soulève l’intelligence artificielle.

Et à ceux qui douteraient de la solidité des compétences acquises dans les lettres et les sciences dites molles, je répondrai qu’après avoir disséqué Théorie de la justice de John Rawls, bien peu de rapports trimestriels et de fichiers Excel vous résistent.