Les auteurs de cette lettre d'opinion réclament une stratégie qui reconnaisse le rôle fondamental de l’industrie du tabac en tant que vecteur continu des maladies liées au tabac.

Une stratégie fédérale insuffisante contre l’épidémie de tabagisme

L’année dernière, la ministre de la Santé a annoncé en grande pompe l’objectif du gouvernement Trudeau de réduire le taux de tabagisme à 5 % d’ici 2035. Cet objectif revient à réduire la consommation d’un demi-pour cent par an au cours des 18 prochaines années, un objectif somme toute dérisoire face à l’ampleur des maladies évitables liées au tabac - surtout lorsqu’on le compare à l’intensité avec laquelle les gouvernements s’attaquent à d’autres épidémies. Et là encore, même cette cible ne sera probablement pas atteinte.

Lorsque les gouvernements sont sérieux dans l’atteinte d’objectifs, le financement suit. Malheureusement, le financement prévu pour la prochaine Stratégie fédérale de lutte contre le tabagisme (SFLT), combiné au descriptif timide du budget 2018-2019, laisse présager un autre programme de réduction du tabagisme illusoire, mené à coups de communiqués de presse proclamant que «le Canada est un chef de file mondial» et de moments Kodak.

Lorsque la SFLT initiale a été lancée au début des années 2000, on lui avait promis un financement annuel de 100 millions $. Or, au fil des ans, les gouvernements ont réduit ce fonds, jusqu’à environ 35 millions $ en dépenses de santé l’an dernier. Bien que les documents budgétaires affirment que la nouvelle stratégie «renforcera» ce financement de 8 millions $ la première année, ils précisent également qu’environ 9 millions seront alloués pour «un nouveau régime fédéral visant les avantages et inconvénients des produits de vapotage». En d’autres mots, on peut s’attendre au même sous-financement condamné par les groupes de santé en 2012 à la suite des coupures réalisées par le gouvernement Harper.

Un élément essentiel de la stratégie, le programme de subventions et de contributions qui finançait les interventions communautaires, est passé de 22 millions $ en 2006 à moins de 2 millions. Cela a conduit à la perte de capacités et d’expériences extrêmement précieuses dans le mouvement de lutte contre le tabagisme. Il y a peu de chances qu’une stratégie sous-financée répare de tels dommages.

Bien que nous applaudissions la volonté du gouvernement libéral d’instaurer l’emballage neutre, on ne peut s’attendre à ce que cette mesure occasionne les effets spectaculaires qui auraient eu lieu si cette réforme avait été adoptée en 1994, lorsqu’un gouvernement libéral l’a envisagée pour la première fois. Et aujourd’hui, il faut en faire beaucoup plus.

Les groupes de santé ont réclamé une stratégie audacieuse, intégrant une approche pangouvernementale où la responsabilité d’atteindre les objectifs est partagée par tous les ministères, et non seulement par Santé Canada. Nous avons besoin d’une stratégie qui reconnaisse le rôle fondamental de l’industrie du tabac en tant que vecteur continu des maladies liées au tabac. Cela comprend une véritable politique de réduction des méfaits comportant des plans fermes pour éliminer le plus dangereux de tous les produits du tabac - la cigarette combustible. Nous avons également besoin de campagnes médiatiques bien financées, de même que de mesures pour empêcher les manipulations de prix qui minimisent les effets bénéfiques de la taxation.

Enfin, tout plan crédible sur une problématique entraînant des niveaux épidémiques de maladies et de décès évitables devrait inclure la production régulière de rapports au Parlement et soumettre ses stratégies à des vérifications annuelles, afin que les objectifs de réduction du tabagisme ne subissent pas le même sort que ceux des plans précédents : l’échec et l’abandon. Certains se souviennent peut-être de la frénésie ridicule et sans suite entourant une «génération sans fumée en 2000», il y a une vingtaine d’années…

Malheureusement, le texte du budget 2018-2019 ne laisse entrevoir aucune de ces propositions audacieuses. Il jette plutôt les bases pour le même genre d’approche minimaliste ayant sapé la SFLT dans le passé. En affirmant que la nouvelle stratégie «continuera de soutenir» les efforts actuels axés principalement sur des interventions «ciblées» limitées aux activités de cessation auprès de fumeurs déjà dépendants, le gouvernement renforce la croyance voulant que les individus soient responsables de cette crise de santé publique, tout en dépréciant les mesures plus efficaces à l’échelle populationnelle. Le simple fait de forcer des changements dans le comportement de l’industrie pourrait avoir un impact significatif sur l’épidémie avant 2035.

Les solutions médiocres et sous-financées pour une épidémie impulsée par une industrie sont totalement inadéquates et contraires à l’éthique. La communauté de la santé, en fait tous les Canadiens, devrait exiger davantage.

Garfield Mahood est président de la Campagne pour obtenir justice face à la fraude du tabac, et un officier de l’Ordre du Canada

Neil Collishaw est directeur à la recherche de Médecins pour un Canada sans fumée, et a travaillé aux politiques tabac à Santé Canada et à l’Organisation mondiale de la Santé