La médecine familiale n’a jamais été aussi peu attrayante au Québec, selon l'auteur de cette lettre d'opinion.

Une situation alarmante en médecine familiale

Avec l’adoption du projet de loi 20, les médecins de famille se sont fait mettre une épée de Damoclès au-dessus de la tête : pour le 1er janvier 2018, les médecins de famille devaient atteindre des quotas de patients leur permettant collectivement de prendre en charge 85 % de la population québécoise.

De plus, on leur imposait d’atteindre un taux d’assiduité de 80 %; cela signifie que lorsqu’un patient nécessite une visite médicale, il doit voir son médecin ou un de ses collègues du même groupe de médecine familiale (GMF) dans plus de 80 % des cas. Si ces objectifs n’étaient pas atteints, la loi prévoyait des coupures de près de 30 % de la rémunération de ces médecins. Cette loi a certes été «mise en veilleuse» jusqu’à aujourd’hui, mais plusieurs formations politiques ont déjà fait la promesse de la mettre en application ou de trouver d’autres manières de forcer la main aux médecins de famille.

Si l’on exige d’eux qu’ils aient davantage de patients tout en étant davantage disponibles, les omnipraticiens se retrouvent dans l’obligation de se consacrer presque exclusivement au travail de bureau, au détriment des nombreuses autres activités qui faisaient autrefois tout l’attrait de la pratique de la médecine familiale auprès des jeunes : pratique à l’urgence ou à l’hospitalisation en centres hospitaliers, accouchements et suivis obstétricaux, soins palliatifs, soins à domicile, etc. Sans parler de l’enseignement : pour respecter les contraintes mises en place par le gouvernement, les médecins de famille n’ont d’autre choix que de se retirer de l’éducation médicale. 

Pas étonnant que la médecine familiale soit aussi impopulaire auprès des étudiants, lorsque le modèle principal représenté dans nos facultés de médecine est celui de la médecine spécialisée.

Ainsi, la médecine familiale n’a jamais été aussi peu attrayante au Québec. La popularité de ce programme ne cesse de décroître depuis 2012. Année après année, le nombre de postes laissés vacants au programme de médecine familiale augmente. Tellement que plus de 200 postes en médecine de famille ne sont pas comblés depuis les quatre dernières années de politiques restrictives. 

La situation est alarmante et nous attendons que les partis politiques implantent les solutions nécessaires à la valorisation de la médecine familiale. Car non, ce ne sont pas les pénalités et la restriction de la pratique qui vont permettre de combler les postes, mais plutôt de redonner à la médecine familiale son attrait auprès des étudiants.

Cette réalité est d’autant plus vraie en région où les omnipraticiens se voient attribuer un éventail de tâches beaucoup plus large que dans les grands centres. Les centres hospitaliers régionaux sont donc beaucoup plus dépendants de la présence des omnipraticiens. Bien qu’avec le virage des GMF et des cliniques sans rendez- vous qui visez une décentralisation des soins de santé au profit des points de services locaux, force est d’admettre que l’hôpital est encore une ressource où les omnipraticiens jouent un rôle central particulièrement lorsque l’accès à un spécialiste est difficile. 

Par les mesures punitives que les différents partis politiques comptent implanter, on encourage la relève médicale à prendre le chemin rapide du paternalisme qui est plus facile, au détriment d’une prise en charge globale du patient et de son vécu dans sa propre maladie. On ne choisit pas la médecine familiale pour l’atteinte d’objectifs administratifs, mais pour l’approche centrée sur le malade et pour le lien que l’on veut créer avec nos patients. En adoptant des mesures punitives, on vient encourager la médecine à la chaîne qui est à l’opposé même du principe fondamental de la médecine familiale : la dimension humaine derrière la santé.

Patrice Levasseur-Fortin, président de la Fédération médicale étudiante du Québec