L’auteur de cette lettre d’opinion explique que contrairement à ce que nous vivons à Québec, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande un déploiement des ressources de l’hôpital psychiatrique vers les hôpitaux généraux et les services de première ligne.

Une psychiatrie sans vision et sans leadership

Le Québec a connu dans les années 1960 un mouvement de contestation de l’univers asilaire alors qu’il y avait jusqu’à 5000 malades dans les hôpitaux psychiatriques comme Saint-Michel-Archange à Québec et Saint-Jean-de-Dieu à Montréal. Cette contestation faisait suite à la parution d’un livre de J.C. Pagé dont le titre «Les fous crient au secours» était parfaitement révélateur; il était postfacé par le Dr Camille Laurin.

Cette contestation a donné lieu à la création de la Commission d’étude des hôpitaux psychiatriques dont les recommandations ont initié une réforme en profondeur de l’organisation des services en santé mentale et le déplacement de ceux-ci vers les hôpitaux généraux. Cette commission recommandait entre autres que 10 % des lits des hôpitaux généraux soient réservés aux malades souffrant de troubles psychiatriques. Ce fut l’époque de la désinstitutionnalisation. Malheureusement, si les malades ont été désinstitutionnalisés, les ressources ne l’ont pas été au même degré et les hôpitaux psychiatriques ont conservé l’essentiel des budgets en santé mentale.

Après la fermeture, il y a quelques années, des lits en psychiatrie de l’hôpital Saint-François-d’Assise, puis de l’Hôtel-Dieu de Québec, le déplacement récent des lits de l’Enfant-Jésus vers l’hôpital psychiatrique et maintenant la fermeture de l’urgence et des lits de l’hôpital Saint-Sacrement, c’est un véritable retour vers l’hôpital psychiatrique qu’on observe aujourd’hui. De plus en plus de patients y sont transférés faute de lits psychiatriques dans les hôpitaux généraux. 

Quelques rares voix s’élèvent pour décrier cette situation, mais celles-ci émergent d’un silence général qui témoigne d’un repli des psychiatres sur eux-mêmes.

Il y a deux éléments qui ont contribué à ce que nous vivons aujourd’hui à Québec. Le premier a été la nomination de l’hôpital psychiatrique au titre d’Institut universitaire en santé mentale (IUSMQ) qui est devenu alors le gestionnaire de toute la psychiatrie à Québec, dont celle des hôpitaux généraux. Cet établissement n’avait aucune expérience des activités professionnelles dans les hôpitaux généraux. Pendant des décennies, il s’était tenu à l’écart des autres professions médicales et de la pression vécue dans les urgences et les lits des hôpitaux généraux. Par ailleurs, l’IUSMQ a eu le mérite de développer un Centre de recherche renommé, mais ayant peu d‘implication dans l’organisation clinique et dans l’enseignement.

La nomination de l’IUSMQ n’a pas été le seul facteur. Un deuxième élément, beaucoup plus sournois, a mené à ce démembrement de la psychiatrie dans les hôpitaux généraux de Québec. Je fais référence ici à la «réforme Barette» et la création du CHU de Québec, celui-ci regroupant presque la totalité des hôpitaux généraux universitaires de Québec excepté l’hôpital Laval. On sait que la psychiatrie a toujours été le parent pauvre des départements spécialisés dans nos hôpitaux. Elle était tout au plus tolérée. Elle n’a pas de réalisation flamboyante à son actif comme on peut voir en chirurgie ou dans d’autres spécialités médicales et ne fait donc pas partie du fleuron d’un hôpital.

Mais plus encore, dans le cadre de la «réforme Barette» lorsque le CHU a regroupé les principaux hôpitaux généraux de Québec, il y a eu négociations avec l’ex-ministre de la Santé. Dans le cours de ces négociations, la directrice générale du CHU a accepté de céder le département de psychiatrie au CIUSSS, se délestant ainsi d’une spécialité encombrante et mal aimée. Or, plusieurs gestionnaires en santé mentale au CIUSSS étaient membres de l’hôpital psychiatrique... et la boucle est bouclée. On retourne au premier élément avec le peu de compétence des administrateurs de l’hôpital psychiatrique dans la gestion des services en hôpital général.

«Leurre»

Le CIUSSS répond aujourd’hui que la mise en place de ressources en première ligne et dans la communauté compensera pour la fermeture des lits. C’est un leurre. Bien sûr, ces nouvelles ressources, qui ne sont d’ailleurs pas encore en place, sont les bienvenues et joueront un rôle essentiel. Mais il faut ne pas avoir vu évoluer la complexité de la clientèle psychiatrique dans les urgences et les lits des hôpitaux généraux pour penser ainsi : psychoses désorganisées, dépression sévère avec risque suicidaire élevé, crises d’angoisse envahissantes et paralysantes, psychoses toxiques chez les jeunes adultes, crises psychosociales chez des personnes dont la personnalité est très fragile, états d’excitation chez des personnes bipolaires, anorexie avec malnutrition sévère... Les nouvelles équipes de première ligne seront les premières à référer ces personnes aux urgences des hôpitaux généraux, et avec raison.

Contrairement à ce que nous vivons à Québec, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande un déploiement des ressources de l’hôpital psychiatrique vers les hôpitaux généraux et les services de première ligne. Je pense que le moment est venu de créer l’équivalent d’une commission d’enquête pour la région de Québec regroupant entre autres des professionnels en santé mentale du CHU de Québec et de la Faculté de médecine ayant pour mandat d’évaluer la situation et de proposer une réforme de l’organisation des soins qui réponde à l’ensemble des besoins des personnes souffrant de problèmes de santé mentale, et ceci dans un contexte universitaire.

Guy Pomerleau md, psychiatre retraité, Professeur émérite, département de psychiatrie de l’Université Laval