Les particules collantes émises par Ciment McInnis dépassent les limites du terrain de la compagnie depuis juin.
Les particules collantes émises par Ciment McInnis dépassent les limites du terrain de la compagnie depuis juin.

Une opacité qui nuit à tout le monde

Gilles Gagné
Gilles Gagné
Collaboration spéciale
BILLET DES RÉGIONS / PORT-DANIEL — Depuis la résurgence, après des années d’oubli, du projet de cimenterie à Port-Daniel pilotée par le conglomérat Beaudier, en 2011, ses promoteurs ont bénéficié des faveurs des différents gouvernements s’étant succédé à Québec, surtout en matière environnementale.

On pourrait parler de la possible exception de la Coalition avenir Québec, et encore. La CAQ s’est servie abondamment de Ciment McInnis comme outil électoral, présentant la cimenterie comme l’exemple à éviter en développement régional. Le manque de nuance de François Legault a peut-être aidé la CAQ à se positionner dans la couronne de Montréal et à Québec, mais il lui a valu des résultats anémiques en Gaspésie.

L’écologie ne constituant pas, et de loin, le point fort du gouvernement Legault, il sera intéressant de voir quelle suite le ministère québécois de l’Environnement donnera à l’affaire des émissions polluantes et collantes émanant ou ayant émané de la cimenterie de Port-Daniel depuis le 5 juin.

Dire que Ciment McInnis a bénéficié des largesses du gouvernement québécois depuis 2011 est un euphémisme.

Malgré la taille du projet industriel, 750 millions $ en 2012 et finalement 1,5 milliard $ une fois la construction achevée en 2017, la cimenterie n’a jamais été soumise à l’examen du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE), même si elle était destinée à devenir l’un des plus gros émetteurs industriels de gaz à effet de serre au Québec, sinon le plus gros.

La raison de l’exemption tenait du fait que le promoteur initial, Cimbec Canada, avait déposé son dossier en 1995, juste avant l’entrée en vigueur d’une nouvelle réglementation forçant les promoteurs de grandes initiatives industrielles à passer par le tamis du BAPE. Ce processus inclut obligatoirement des audiences publiques au cours desquelles les gens et les experts du ministère de l’Environnement obtiennent des éclaircissements du promoteur.

L’État québécois a accepté qu’un changement de promoteur et qu’un projet deux fois plus gros, en termes de production, bénéficie entre 2011 et 2014, date du début de la construction, des avantages conférés 16 à 19 ans plus tôt. Les gouvernements Charest, Marois et Couillard ont accordé ces largesses.

Une cimenterie n’est pas une biscuiterie. Elle consomme dans le cas de Port-Daniel du coke de pétrole, un sous-produit de raffinerie, une matière hautement polluante générant habituellement des matières particulièrement toxiques comme les dioxines et les furannes. Ces matières sont en théorie récupérées en haut des cheminées et intégrées au produit final, ce qui fait du ciment et du béton des matières à traiter avec soin.

Soucieux de diminuer son risque, le conglomérat Beaudier a aussi bénéficié de l’appui du bras financier de l’État québécois, Investissement Québec et de la Caisse de dépôt et placement, lors du montage finalisé en 2014. Ces deux entités ont accordé 450 millions$ en prêt et en équité lors du lancement du projet, sans compter la part de responsabilité liée aux prêts bancaires.

Quand la construction de la cimenterie a généré un dépassement de coût de 444 millions $, pour faire passer la facture à 1,5 milliard $, en juin 2016, la Caisse de dépôt et placement a volé à la rescousse, devenant même l’actionnaire majoritaire de Ciment McInnis, moyennant 165 millions $ d’engagement supplémentaire.

Après toutes ces pirouettes publiques et parapubliques pour secourir une firme qui pourrait quand même être rentable, parce qu’elle exploite un gisement riche et situé à proximité de la mer, le moyen de transport le plus modique pour de gros volumes, cette même firme fait preuve d’une opacité gênante. Cette opacité a toutefois été encouragée par nos pouvoirs publics.

C’est pourquoi elle se répète présentement. Une dysfonction de l’un ou de plusieurs systèmes de Ciment McInnis a envoyé dans l’air des particules, apparemment de clinker, une composante importante du ciment, sans aviser les autorités comme il aurait fallu, dans le temps et au sujet de l’ampleur du problème.

Faut-il se surprendre que Ciment McInnis n’accorde pas d’entrevue à la suite de la divulgation des dysfonctions? Faut-il se surprendre de cette culture du silence quand de simples citoyens, des groupes environnementaux ou des journalistes veulent en apprendre sur des éléments aussi fondamentaux que des données sur la qualité de l’air et la composition de ce qui y est largué?

On ne s’en surprend pas, mais il faut entretenir sa capacité d’indignation et sa motivation de continuer à poser des questions.

Dix semaines après les premières émanations de particules collantes, on ne connaît toujours pas leur composition exacte, leur toxicité, la séquence temporelle dans les rapports entre la compagnie et le ministère. Bref, on s’enfonce encore dans l’opacité.

Le ministère de l’Environnement semble prendre au sérieux cet épisode de rejets collants. Considérant le rôle énorme de la politique dans le développement de Ciment McInnis, il serait bien avisé pour le gouvernement Legault de lui poser les questions qui demeurent sans réponse, de même qu’à son actionnaire de contrôle, la Caisse de dépôt et placement du Québec.