Il ne faudrait pas s’asseoir sur nos lauriers et penser que le Québec francophone continuera à survivre de lui-même et sans effort, écrit l'auteur de cette lettre d'opinion.

Un Québec français… pour toujours??

Nous revenons d’un voyage de 23 jours en Nouvelle-Angleterre. La famille de ma grand-mère avait pris la décision en 1890, comme presqu’un million de Québécois, de tout quitter et d’aller travailler aux USA. À l’époque au Québec, l’économie était anémique. On parle ici de la seconde moitié du 19e siècle et de la première moitié du 20e. Ils allèrent s’installer à Sanford, Maine. Toutefois, vingt ans plus tard, ma grand-mère, seule, revenait au Québec pour se marier.

Comme le raconte Yves Roby dans son excellent livre Les Franco-américains de la Nouvelle-Angleterre, cette période d’immigration dramatique avait été surnommée «La Grande Saignée». C’est difficile à croire aujourd’hui, mais le Québec avait alors perdu environ le quart de sa population et si ces gens n’avaient pas quitté, nous serions actuellement quelque 15 millions de Québécois. Ils ont résisté pendant presqu’un siècle, mais l’assimilation les a toutefois rattrapés au milieu du 20e siècle.

Notre voyage, sorte de pèlerinage à la recherche de lieux francophones, a commencé à Newport, Vermont, pour se déplacer vers Manchester (d’où vient notre Cardinal Cyprien Lacroix) et Nashua, NH, Lowell et Salem, MA, pour se terminer à Biddeford, Sanford et enfin Lewiston, Me.

Partout des noms de rues et de commerces francophones et d’immenses cimetières ne contenant que des noms du Québec à perte de vue. 

Chaque ville avait son ensemble très bien structuré d’églises et d’écoles catholiques ainsi que son complexe d’usines ou de «factories». La plupart de celles-ci ont été superbement restaurées en résidences ou bureaux. Comme à Québec, la Dominion Corset ou La Fabrique, ainsi que l’usine FX Drolet. Mais rien à voir en termes d’échelle avec la grosseur «industrielle» américaine.

Alors, même si ce presque million de Québécois exilés avait toutes les raisons de croire en la survie et même la croissance de cette société francophone en terre étrangère, ce ne fut qu’un beau rêve, une belle utopie d’un siècle tout au plus.

Oui, ces gens ont rêvé, ont espéré et nous au Québec, avec nos 8 millions de citoyens, dont au moins un million d’anglophones sans parler des allophones, nous palabrons à savoir si nous pouvons faire entrer des immigrants à la tonne, parlant français ou non. Noyés dans une mer de quelques 350 millions d’anglophones, surprenant que nous soyons encore là après 400 ans d’histoire et un long passage anglophone lors de la conquête et ce, jusqu’au milieu du 20e siècle. Sur l’île de Montréal, le français n’est déjà plus majoritaire et notre mode de vie à l’américaine nous pousse joyeusement dans les bras de l’anglophonie.

Malgré son super système de digues protectrices, La Nouvelle-Orléans, située sous le niveau de la mer, a su résister à la grande marée jusqu’à Katrina. Tout y est fragile et le sera toujours comme la francophonie au Québec.

Il ne faudrait donc pas s’asseoir sur nos lauriers et penser que le Québec francophone continuera à survivre de lui-même et sans effort. 

Il n’y a pas de pilote automatique aux commandes de notre avenir. 

Il n’en tient vraiment qu’à nous, à la veille des élections provinciales, de poser les bons gestes si nous sommes encore fiers d’être et de demeurer Québécois francophones.

Alfred Martel, Québec