Le populisme de Doug Ford se distingue de manière frappante du populisme en Europe occidentale ou aux États-Unis. Cette différence majeure réside dans l’attrait qu’il génère auprès des immigrés. Ford n’adhère pas au message xénophobe et raciste du populisme américain ou occidental.

Un populisme à la sauce canadienne

Les valeurs libérales sous-jacentes au bon fonctionnement de tout système démocratique sont confrontées partout dans le monde par la montée d’un populisme démagogique de droite. Le phénomène est particulièrement palpable en Europe et aux États-Unis, régions qui ont une longue tradition démocratique. Le Canada n’est pas complètement immunisé contre ce phénomène politique.

Un mouvement populiste ne représente pas en soi un parti politique. Il se définit d’abord comme une approche politique qui cible les élites établies. Son message s’adresse aux gens laissés-pour-compte. Comme ces derniers considèrent que leurs préoccupations ne sont pas prises au sérieux, ils ne se sentent pas représentés par les élites politiques. 

Aussi les gens laissés-pour-compte sont particulièrement disposés à abandonner les libertés qui ont fait la marque des démocraties depuis deux siècles. Le populisme peut devenir ainsi une passerelle vers l’établissement d’un régime autocratique. C’est d’ailleurs pourquoi les démagogues populistes cherchent toujours à attiser les peurs et à susciter les divisions entre classes sociales, groupes ethniques et communautés raciales.

Comme partout dans le monde, le populisme canadien est alimenté par le mécontentement populaire. Plus les gens ordinaires sont insatisfaits de la direction offerte par les élites politiques, plus ils auront tendance à embrasser le populisme. Dans le présent contexte canadien, cette approche se manifeste comme un phénomène du centre droit. Doug Ford est un bel exemple du populisme canadien au 21e siècle.

Ainsi, la dimension démagogique que le populisme américain a prise depuis deux ou trois ans n’est pas sans influencer le populisme canadien. La démarche de Doug Ford s’apparente au style développé par Donald Trump ou encore à celui de Boris Johnson en Grande-Bretagne. Ford présente plusieurs similitudes personnelles avec Johnson et Trump.

Flamboyant, controversé et grossier comme ces deux derniers, Ford est un franc-tireur dans le mouvement conservatisme canadien et un populiste qui ne respecte pas les règles. Il s’avère aussi comme étant plus instinctif que cérébral. Ford préfère également les médias sociaux aux conférences de presse. Bien que le contenu du message de ces derniers soit souvent différent, les trois ont un style démagogique très similaire. 

Leurs discours se déroulent comme des fusillades généralisées à l’égard des élites de la société entremêlées de slogans partisans. Par exemple, Ford se lance souvent dans des tirades contre les gens de la bonne société qui méprisent les gens du peuple en buvant du champagne.

Comme Trump, Ford s’est positionné comme le défenseur des travailleurs. Rendu célèbre pour avoir donné son numéro de téléphone portable aux citoyens ordinaires, Ford obtint une importance victoire électorale en juin 2018 en forgeant une coalition non conventionnelle composée d’ouvriers et de hauts salariés. En accédant au pouvoir, Ford traduisit aussitôt son approche populiste en politiques concrètes par une réduction des impôts.

L’approche de Ford exprime un populiste conservateur en action. Ce dernier ne se limite pas à dénoncer les problèmes que ses prédécesseurs n’ont pas su résoudre. Pour lui, il faut montrer que les politiques de son gouvernement s’adressent clairement aux gens laissés-pour-compte, qu’il est capable de répondre à leurs besoins par des politiques bien conçues et bien ciblées.

Le monde du 21e siècle est devenu si complexe que les gens ont beaucoup de difficulté à s’habituer au rythme du changement. Comme les autres politiciens populistes, Ford utilise des messages simples pour générer des émotions chez ses partisans. Ses solutions simplistes suscitent des émotions chez ces derniers, rendant ainsi ses messages d’autant plus attrayants.

Le message populiste de Ford génère un intérêt particulier dans l’électorat ouvrier, qui se montre très méfiant vis-à-vis des hautes élites et des membres de la classe professionnelle. Plus le pessimisme des ouvriers dans les grands centres urbains ontariens est grand, plus son message populiste résonne fort. Que ce soit à Barrie, Hamilton, London, Oshawa ou Windsor, les travailleurs adhèrent d’autant plus à sa démarche qu’ils ont l’impression que le système ne fonctionne pas pour eux.

Toutefois, le populisme de Ford se distingue de manière frappante du populisme en Europe occidentale ou aux États-Unis. Cette différence majeure réside dans l’attrait qu’il génère auprès des immigrés. Ford n’adhère pas au message xénophobe et raciste du populisme américain ou occidental.

Le caractère unique de son populisme, ce qui fait sa marque particulière, découle de son inclusion des minorités visibles. Les immigrés et les membres des différentes confessions religieuses composent ses plus fervents partisans. Aussi, Ford a soigneusement évité de susciter de l’animosité raciale ou religieuse entre les communautés.

Ford a généré un véritable enthousiasme par les quartiers ethniques des différentes grandes villes ontariennes où se côtoient Blancs, Indiens, Chinois, Somaliens, Persans, Philippins, etc. Les villes où la population immigrante augmente rapidement en Ontario sont les endroits où sa popularité est la plus élevée.

Néanmoins, le Canada n’est pas à l’abri d’un mouvement contre l’immigration. Un nombre grandissant de Canadiens se montrent de plus en plus méfiants à l’égard des nouveaux arrivants. Un sondage d’EKOS d’avril dernier dévoile que 40 % des Canadiens expriment de fortes réserves concernant l’immigration. De 15 % chez les libéraux, cette opposition monte à 27 % chez les verts, 28 % parmi les néo-démocrates pour atteindre finalement 70 % auprès des conservateurs. 

Ce sondage montre que le Canada pourrait donc être aussi touché par un courant xénophobe, voire même raciste. Par exemple, bien que marginal politiquement parlant, l’approche populiste de Maxime Bernier est clairement xénophobe. 

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke