Le Guatemala post-conflit reste un pays toujours divisé entre les élites économiques, les militaires et une population majoritairement pauvre, écrivent les auteurs de cette lettre d'opinion.

Un coup d’État imminent au Guatemala?

Dans un article du 6 septembre dans El País, Martín Rodríguez Pellecer analyse : la crise politique actuelle traversée par le Guatemala est due au fait que les mafias qui contrôlent le sommet de l’État sont acculées par les forces anticorruptions et cherchent à tout prix à échapper à la justice. Les lignes qui suivent sont inspirées de son analyse.

Le 31 août dernier, le président du Guatemala, Jimmy Morales, a annoncé sa décision de ne pas renouveler le mandat de la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (CICIG) chapeautée par l’ONU. Le jour même, une colonne de tanks était envoyée en face de la Commission. Quelques jours plus tard, Morales déclara que le chef de la CICIG, l’avocat colombien Iván Velásquez, alors en rencontre à Washington, sera interdit d’entrée au pays à son retour, arguant une menace à la sécurité nationale.

L’an dernier, Morales s’en était pris à Velásquez en le déclarant persona non grata. La Cour constitutionnelle avait toutefois jugé anticonstitutionnelle la décision du chef d’État, puisque celui-ci est légalement tenu de ne pas entraver le travail de la Commission.

Le Guatemala post-conflit reste un pays toujours divisé entre les élites économiques, les militaires et une population majoritairement pauvre.

Cet acharnement du président contre la CICIG doit être compris à la lumière du contexte sociohistorique. Il y a au pays une structure des pouvoirs exécutifs et législatifs où s’entremêlent des alliances avec les (ex)militaires, le secteur économique et le crime organisé. Rappelons que le Guatemala a vécu un conflit armé de 36 ans (1960-1996). Selon la Commission d’éclaircissement historique (CEH), plus de 200 000 personnes ont été assassinées, incluant de nombreux massacres ciblant des villages entiers de paysans mayas. La CEH estime que l’État guatémaltèque est responsable de 93 % des violences commises pendant le conflit.

Depuis 1978, l’État est gangrené par une mafia militaire appuyée par des alliés économiques qui ensemble contrôlent les affaires du pays et maintiennent la population dans un étau : plus de la moitié de la population (sur)vit sous le seuil de la pauvreté. Les indicateurs socioéconomiques (santé, éducation, emploi) sont aussi très bas et affectent principalement les Autochtones (50 % de la population). 

Malgré la fin de la guerre, les militaires et l’élite économique conservent le pouvoir, peu importe le parti politique en place. Ceci est rendu possible par le financement électoral illicite qui permet de coopter les principaux candidats à la présidence et la grande majorité des députés qui adoptent des lois favorables à leurs mandataires. Il en va de même pour les élections des hauts magistrats qui émettent des décisions clémentes envers ces «pouvoirs occultes» et alimentent l’impunité. On a pu être témoin de leur influence en 2013 lorsque la condamnation pour génocide contre l’ex-dictateur Rios Montt fut «annulée» par la Cour constitutionnelle et força la reprise du procès qui n’aboutit pas.

Fruit d’un accord entre le Guatemala et les Nations Unies, la CICIG a été créée en 2007 pour démanteler les organisations mafieuses ayant infiltré les institutions de l’État depuis le conflit armé, et qui maintiennent l’impunité au pays. La Commission compte sur plus de 150 experts internationaux et collabore étroitement avec le Ministère public et la Police nationale pour donner suite aux enquêtes. Nommé par le secrétaire général de l’ONU, Velásquez dirige la CICIG depuis le 31 août 2013, malgré les pressions au Guatemala pour mettre fin à son poste. Chose inédite, il devra poursuivre son mandat depuis l’étranger si la mesure de Morales n’est pas annulée

Corruption importante

Soulignons qu’en 2015, les travaux de la CICIG ont mis à jour une importante structure de corruption impliquant un réseau allant d’agents des douanes frontalières, au sommet de l’État. Pendant des mois, les rues de la capitale se sont remplies de manifestants réclamant la fin de la corruption et la démission du président Otto Pérez Molina et de la vice-présidente Roxana Baldetti. Ce formidable mouvement social a donné lieu au retrait de leur immunité par le Congrès, ainsi qu’à leur destitution et leur arrestation. Trente et un fonctionnaires publics et membres de cabinets ministériels furent aussi inculpés.

C’est dans ce ras-le-bol collectif contre la corruption que le comédien Jimmy Morales a remporté les élections avec le slogan «Ni corrompu, ni voleur». Cependant, son parti, le Front de convergence nationale (FCN) a été fondé en 2008 par des militaires ultraconservateurs préoccupés par des enquêtes en cours visant le corps militaire. L’an dernier, une enquête de la CICIG a ciblé le parti et son chef pour financement illicite de sa campagne électorale. Dans la foulée, le congrès a voté contre la tombée de l’immunité présidentielle de Morales pour le protéger d’une inculpation.

Le pouvoir des forces occultes s’est progressivement effrité grâce au travail de la CICIG et de ses nombreux alliés au Guatemala. En s’attaquant à la CICIG et à son Commissionnaire, Morales et son entourage cherchent avant tout à se protéger de la justice, assumant d’aller à l’encontre d’un jugement de la Cour constitutionnelle. En défiant la plus haute juridiction du pays et en renforçant la présence armée dans les rues de la capitale, comme il l’a démontré le 12 septembre en déployant un important contingent militaire face au mouvement de protestation à son égard, Jimmy Morales met en danger l’État de droit au Guatemala. Autant d’actions qui selon Martin Rodriguez Pellecer aboutiraient à un coup d’État si la société guatémaltèque ne réagissait pas à temps, comme elle l’avait fait courageusement au printemps 2015.

Marie-Dominik Langlois, doctorante en sociologie, Université d’Ottawa

Loïc Malhaire, PhD et chercheur en sciences sociales