Un cégep où tous peuvent réussir

Lettre à la ministre de l’enseignement supérieur, Hélène David

Je suis la mère de Charles McKenna. Après trois sessions, Charles est suspendu parce qu’il n’a pas rempli les exigences du pourcentage de réussite. En trois sessions Charles a changé de programme une fois, et il a commencé sa première session avec sept cours. Charles est travaillant. Il n’est pas un garçon en manque de rêves ou d’ambitions. Il détient trois diagnostics soit une dysphasie, associée à une apraxie sévère et une dyspraxie, des troubles d’ordre neurologique.

Depuis le primaire, il a toujours travaillé très fort afin de compléter ses études. Gradué Sports-Études Tennis, il est aujourd’hui étudiant au Cégep Beauce-Appalaches de Saint-Georges. Depuis notre première sortie médiatique à la mi-janvier, nous avons reçu de nombreux messages de parents et d’enfants partout au Québec souhaitant une révision en profondeur du règlement qui compromet l’avenir professionnel de nos enfants. Nous avons reçu également l’appui de nombreuses fédérations œuvrant dans le domaine de l’éducation, de Dysphasie Québec d’anciens directeurs de cégeps et de l’équipe de Coalition Avenir Québec (CAQ).

Vos récents propos tenus dans les médias concernant l’ouverture de votre gouvernement à réviser le présent règlement devraient mener à une réflexion beaucoup plus profonde sur le fonctionnement général de notre réseau collégial. Ce n’est pas tout de réviser. Il faut aussi comprendre ce que l’on révise et être habité par une volonté de changement. Je vous invite a venir à la rencontre de ces enfants avec des troubles d’apprentissages qui se retrouvent dans toutes les régions du Québec.Ils sont déterminés. Ils souhaitent un avenir comparable à ceux de leurs frères, sœurs et amis qui sont au niveau régulier. Bref, ils ne sont pas dans la norme de deux ou trois ans d’étude..

Un étudiant qui a un trouble d’apprentissage l’a encore lorsqu’il arrive au Cégep. Un étudiant qui fait son entrée avec un diagnostic de troubles d’apprentissages n’a aucune idée du nombre de cours qu’il doit prendre par session. Donc ils font comme la majorité, six cours et plus. Ces étudiants doivent s’adapter à l’enseignement, aux examens, aux exigences et à l’horaire.

Qui s’adapte réellement à eux? Personne. Même pas le règlement. Ces étudiants sont considérés «comme les autres». Ils rêvent d’être comme les «autres», mais ils ne le sont pas. Ils ont besoin de plus de temps et d’aide pour bien les partir, ensuite ils se débrouilleront très bien.

À défaut de me répéter, les troubles d’apprentissages sont à vie. Ces étudiants ont besoin d’être pris en main par les services adaptés déjà en place, avant même que la session commence. Le nombre de cours par session est à considérer, selon leur diagnostic, au cas par cas. Aujourd’hui, certains cégeps font l’inverse. On prend l’étudiant en charge une fois qu’il a échoué et on applique le règlement.

Certains disent : ils sont rendus au cégep, qu’ils se débrouillent, ils doivent développer leur autonomie. L’autonomie ne se développe pas seulement au cégep. Laissés à eux-même dès le départ, le risque d’échec est grand, et être «sous condition» est la pire chose pour eux. Ils ont pris la décision d’aller au cégep malgré leur troubles. C’est parce qu’ils croient qu’ils peuvent réussir.

Madame la ministre, dans votre révision, tenez compte de ces étudiants. Ils ne coûtent pas cher. Ils ne dérangent personne. Il faut leur permettre de partir sur une bonne base, et ils seront en mesure de déterminer si le cégep est fait pour eux. Et savez-vous quoi? Un DEC pour eux changera leur vie. Ils vont, eux aussi contribuer à la société québécoise.

C’est ça aussi accepter la différence. C’est ça aussi être ministre de l’enseignement supérieur.

Allons-prendre un verre de bulles ensemble :-)

J’ai des idées et un plan à vous proposer.

NDLR: Pour plus d’information, consultez le site que Charles McKenna a créé: mckennacharles.com.

Catherine Thabet
Saint-Georges

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TEXTE DE LA LETTRE ENVOYÉE PAR CHARLES MCKENNA À LA MINISTRE DAVID:

Charles McKenna

Ce que vous allez lire c’est moi qui l’ai dit verbalement, en entier, mais quelqu’un l’a mis sur papier. C’est comme ça que je fonctionnais au secondaire, mais au cégep on n’a pas le droit. Et je comprends, parce que les fautes comptent (en passant, je ne fais pas tant de fautes c’est plus écrire qui est difficile parce qu’il y a un délai entre mon esprit et écrire! :-) )

J’aimerais expliquer «comment et pourquoi» j’ai échoué + 50% des cours. En passant je n’ai pas échoué deux sessions consécutives. Et je vous dis ce qui serait bon pour nous à la fin.

Mon cas:

1ere session, j’avais sept cours. J’ai réussi deux cours (savez-vous que sept cours c’est ÉNORME pour un dysphasique). Ensuite je suis tombé sous conditions.

J’ai réussi ma 2e session.

3e session j’ai réussi 2 sur 5 dont un que j’ai échoué avec 52% et l’autre à 59%.

Je veux essayer d’expliquer comment ça se passe dans notre tête. Je le sais qu’au cégep, «on doit être autonome». Des étudiants comme moi la 1ere année, laissés à nous-même pour décider de notre horaire de cours «ça marche pas». On sait pas dans quoi on s’embarque. On pense que ce sera OK. 5-6-7 cours par semaine- parce qu’au secondaire on a plus de cours que ça, alors on se dit: pas de problème! Mais non. Pas au cégep. C’est pas la même game, si je peux dire. Des mesures d’aides y en a c’est vrai, mais ça prend plus que ça. On a besoin d’un plan de cours au début qui tient en compte nos «troubles d’apprentissage.» Ça va nous empêcher de prendre TROP de cours, comme j’ai fait et de se planter. TROP DE COURS. Tout va trop vite. On est dépassé. Mais on le sait comme pas. On se dit qu’on sera OK, pis la première chose qu’on sait, c’est que la date d’abandon est passée.

Y faut qu’on s’adapte à la charge de travail. On a des troubles d’apprentissage. Ça le dit. Ça veut dire que «apprendre c’est difficile dans le système qu’on a» ça nous demande plus de temps et de l’intelligence bien sûr! (rire)

Nous on s’adapte à tout le monde, personne ne s’adapte à nous. Et c’est correct. Mais peut-être que le règlement pourrait être adapté.

Vous savez que...

Y faut qu’on décode ce qu’on entend.

Ensuite comprendre.

Ensuite faut l’appliquer en même temps que tout le monde.

Pis des fois faut recommencer plus d’une fois parce qu’on a pas tout compris.

Y a un délai qui n’est pas le même que celui de la «norme». Notre cerveau prend un peu plus de temps mais on finit par l’avoir. Pis des fois y a des matières qui sont plus faciles. Ça dépend. Mais si on a trop de cours dans une session ben on arrive pas. Trop de choses dans tête. Pis on a des échecs. Pis on dit que le cégep n’est pas pour nous. On n’est pas dans la «norme» mais on est intelligent quand même. J’aimerais ça être dans la norme. Mais je le suis pas. J’aimerais ça être manuel mais je ne le suis pas. J’aime aller à l’école. J’aimerais ça prendre trois cours et les réussir les trois, mais ça au final je n’ai pas les moyens.

Vous savez, j’ai quand même gradué en sports études au secondaire. C’est pas facile non plus sports études. Je sais qu’il y a pire, mais pour moi c’était difficile parce qu’on a moins de cours pour apprendre la matière. Mais j’ai réussi. Même diplôme que ceux de la «norme». Et vous savez entre vous et moi, je ne crois pas que d’être suspendu est la solution pour nous. On n’a pas besoin de réfléchir on a besoin d’aide pour mieux comprendre et travailler encore plus. On est assez autonome pour savoir si on veut aller à l’école. Et si j’avais eu une moyenne de 25% je ne serais pas en train de vous écrire, je serais déjà parti de moi-même du cégep. Mais ce n’est pas le cas.

Ceux qui ont des diagnostics devraient avoir un plan au début du cégep pour les empêcher de prendre trop de cours. On doit être autonome au cégep. Je le suis autonome, mais à l’école j’ai besoin d’aide.

Après la première année de cégep, bien encadrés, on sera OK je suis certain. Faut nous laisser le temps de prendre notre rythme.

Un changement au règlement ce serait bien. Si trois cours étaient «statut temps plein» pour ceux qui ont des diagnostics, peut-être qu’on commencerait avec trois cours, plus de chances qu’on réussisse les trois pis peut-être trois ou quatre cours à la deuxième session, et on voit pour les autres sessions. Avec ça, on verrait si le cégep est fait pour nous. Mais avec 6-7 cours par session on le sait pas si le cégep est fait pour nous! C’est sûr que c’est NON avec trop de cours ! Une fois qu’on comprend. On comprend.

Dans les cégeps moi je trouve qu’on commence à l’envers. C’est juste qu’une fois qu’on a des échecs on est pris en main. Mais pour nous c’est déjà trop tard.

J’aimerais vous dire Mme la ministre quand vous allez réviser votre règlement comprenez ce qui se passe dans notre tête. Appelez-moi si vous avez besoin :-) Ça me fera plaisir de répondre à vos question. Je ne veux pas de faveur, je veux juste étudier l’esprit en paix et réussir. Et aider les autres qui sont comme moi. Y a juste vous avec votre décision de réviser le règlement qui peut nous aider à ce qu’on réussisse. On est différent. On est du cas par cas. C’est pas le fun de ne pas performer. On a besoin de plus d’aide, mais c’est pas un crime.

Et je le dis dans mes conférences que je fais aux futurs enseignants qui sont à l’université : Plus je vais me dépasser et meilleur je serai, mais j’ai besoin d’aide pour y arriver. Pour être rendu où je suis faut pas lâcher et faut pas que vous nous lâchiez.

Charles Mckenna