Le président américain Donald Trump

Trump, et l’érosion de la normalité

ÉDITORIAL / Donald Trump a annoncé l’annulation du sommet prévu avec Kim Jong Un, sans prévenir ses alliés. La Corée du Sud et le Japon, directement menacés par le régime communiste, ont appris la nouvelle en même temps que des millions d’abonnés à Twitter.

Il a publié une lettre qui n’a qu’un rapport ténu avec la réalité, dont le ton est immature, puéril. Il blâme indirectement ses alliés, qu’il rend responsables de l’organisation du sommet. Il déplore «l’hostilité» manifestée par son vis-à-vis, alors que sa propre administration avait évoqué l’exemple de la Libye comme modèle à suivre. Le président lui-même déclarait: « ça a été un vrai massacre, nous sommes allés là-bas pour l’abattre [Kadhafi]»  

Cela n’est pas normal.

La diplomatie internationale exige une connaissance approfondie des dossiers, une évaluation des intérêts respectifs, une stratégie qui anticipe les étapes à venir.

Mais la Maison Blanche s’est lancée dans cette aventure tête baissée, comme si la Corée du Nord allait déposer aux pieds du président des décennies de développement nucléaire, la carte maîtresse de son pouvoir, sans rien demander en retour. L’issue de cet exercice n’a jamais fait de doute.

La même improvisation est manifeste dans sa décision de renier l’accord conclu avec l’Iran. Sa volonté était connue depuis longtemps, mais le geste a été posé sans aucun égard aux conséquences, et sans offrir de solution de rechange. La seule logique est une pulsion viscérale de sa part d’effacer l’héritage d’un président de race noire.

La normalité se liquéfie sous nos yeux et elle nous glisse entre les doigts. La rationalité est devenue accessoire, car le parti au pouvoir tolère n’importe quel écart, aussi grotesque soit-il, de la part de cet homme.

Le gang criminalisé MS-13 lui sert de prétexte pour qualifier tous les migrants d’«animaux», pour nier leur humanité. Les animaux, ce sont ces agents de l’immigration qui séparent les enfants de leurs parents, une politique inhumaine, indigne d’un pays qui se prétend civilisé.

Les attaques de Trump contre les les médias ne sont pas un caprice, elles visent un but précis. Il a lui-même admis à la journaliste Lesley Stahl, de l’émission 60 minutes, que son objectif est de discréditer les médias pour qu’on ne croie pas aux histoires négatives à son sujet.

Tout ce qu’il fait, toutes ses paroles visent à semer la confusion entre réalité et  propagande. C’est d’autant plus facile que la confusion n’est pas feinte, la plupart du temps. Elle imprègne son esprit autant que celui des autres.  Il entretient la même confusion entre les pouvoirs judiciaire, exécutif, policier, censés être séparés par des cloisons qu’il cherche constamment à abattre, pour ne pas avoir à rendre de comptes de ses actes.

Et la stratégie fonctionne, parce qu’aucun personnage politique ne devrait survivre à l’accumulation de gaffes, de collusion, de conflits d’intérêts, de népotisme et de mensonges qui caractérisent sa présidence.

Cela ne pourra sans doute pas durer indéfiniment, il pousse son pays au bord d’une véritable crise constitutionnelle en essayant de saboter l’enquête sur l’ingérence de la Russie dans la dernière élection. Son propre parti aurait dû le rappeler à l’ordre il y a longtemps. Si les élections de mi-mandat font croire aux républicains que le vent est en train de tourner, quelques-uns pourraient se résigner à faire leur devoir, par instinct de survie, mais il commence à se faire tard.