Fugueuse fait mal à regarder parce qu’elle expose ce que l’on tente de se cacher.

Trop crue, «Fugueuse»? Ou trop réaliste?

À en croire les réseaux sociaux, la série Fugueuse, diffusée sur TVA, serait soit trop crue, soit trop didactique. Au contraire, pour moi, Fugueuse a l’intelligence d’exposer, sans fard et avec un réalisme déconcertant, le recrutement d’une jeune femme dans l’industrie du sexe. On y voit toutes les subtiles étapes de cette mécanique qui piège tant de femmes. La scénariste Michelle Allen, tout en contournant chacun des clichés entourant l’exploitation sexuelle, écaille le vernis glamour qui entoure trop souvent la représentation de l’industrie du sexe dans les médias.

Quant à la courte, mais troublante scène de viol collectif, elle n’est qu’une autre preuve de l’excellent travail de recherche de Michelle Allen. N’en déplaise à ceux qui ne veulent pas le voir, le viol collectif s’inscrit dans le parcours de beaucoup de femmes, notamment de celles qui sont ou qui ont été dans l’industrie du sexe. 

Pire, cette pratique violente et déshumanisante est souvent utilisée comme façon de «désensibiliser» et de «casser» une femme en guise d’entrée dans la prostitution. Le viol et le viol collectif font tristement partie de notre culture télévisuelle (Game of Thrones, Narcos et j’en passe). Pour une rare fois, une série a le souci de montrer cet acte de violence extrême avec authenticité, de façon à nous secouer, et non pas avec cet éternel «male gaze» (regard masculin) qui suinte sur la majorité des productions télévisuelles commerciales.

Fugueuse fait mal à regarder parce qu’elle expose ce que l’on tente de se cacher. Que les proxénètes et les hommes ou les femmes qui recrutent prennent souvent le visage d’un ami, d’une copine, d’un amoureux. Que le consentement d’une femme à entrer dans l’industrie du sexe se construit, se négocie, s’achète.

Martine B. Côté
Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES)
Montréal