Train de Charlevoix: la fête oubliée

POINT DE VUE / Le 1er juillet 1919, un premier train entrait en gare de La Malbaie, mettant fin pour de bon à l’isolement de Charlevoix avec le reste du pays. Tristement, 100 ans plus tard, personne ne semble s’en préoccuper ou avoir envie de le célébrer. Tout cela me laisse avec cette étrange impression que la présence du chemin de fer dans Charlevoix demeure un fait négligeable, un élément obscur de notre offre en transport et une chose rattachée au 19e siècle.

Rappelons-nous que la voie ferrée, autrefois nommée subdivision Murray Bay, qui se déroule depuis le triage de Limoilou à Québec jusqu’à celui de l’usine de Papiers Résolu à Clermont, a connu des jours plus ensoleillés, comptant 25 clients servis par le train de marchandises du Canadien National.

De plus, le service voyageur y a été maintenu sept jours semaines et de manière ininterrompue depuis l’ouverture de la voie jusqu’à l’abandon de ce service le 30 avril 1977.

Rappelons-nous que grâce à la perspicacité de Sir Rodolphe Forget, le chantier insensé de la construction de ce chemin de fer n’aurait pu se concrétiser sans l’aide de la dynamite, des sueurs froides de son promoteur, des millions de sa fortune personnelle puis de celles de l’État. Imaginez seulement soumettre aujourd’hui le chantier de Rodolphe Forget à une étude d’impact environnemental. Pire, Forget n’a jamais vu son œuvre achevée, étant décédé dans des circonstances mystérieuses quelques mois avant l’arrivée du 1er train à La Malbaie.

À partir des années 1970, les clients industriels de ce chemin de fer ont l’un après l’autre tourné le dos au rail. Au fil des ans, Sico, Ciment St-Laurent, Dominion Textile, Seagram, Abitibi-Consolidated, le quai de Pointe-au-Pic, la Poulette Grise, la Coop-agricole et Câbles Reynolds ont tous, soit mis fin à leur utilisation du rail ou, tout simplement fermé boutique. 

Quant à moi, la dernière catastrophe de cette saga, a été l’abandon du transport des copeaux et du papier pour l’usine de Clermont avec la fin du service marchandise sur cette ligne, le 18 mai 2011. Dorénavant, ce sera tout à la route.

On a invoqué des questions de temps de parcours pour la liaison voyageur Québec-La Malbaie. Aujourd’hui, le service en autocar met 2h15 à relier La Malbaie avec la Gare du Palais. Ironiquement, le train qui partait lui aussi de la même gare, mettait en 1967, avec l’utilisation des autorails, 2h30 pour le même trajet. Donc, seulement 15 minutes de plus, mais dans un décor sans équivalent.

Fort heureusement, l’esprit visionnaire de Jean Leblond aura ramené, le temps de deux étés fabuleux, le train de passagers, mais dans une formule qui aura marqué les esprits : le train récréatif. En 1984 et 1985, le Tortillard aura permis à plus de 103 000 personnes de redécouvrir les splendeurs d’un des plus beaux parcours ferroviaires de l’Amérique du Nord, avec en prime, la Fête à bord! Puis, dans une autre formule, la même magie s’est opérée en 1995 et 1996, avec plus de 70 000 clients.

Notons que ce ne sont nullement des questions de fréquentations qui auront scellé le sort de ces deux opérations. Dans le premier cas, le caractère laboratoire de l’entreprise ainsi que la prétendue incompatibilité du produit avec la vision de l’Association Touristique Régionale de Charlevoix de l’époque n’a pas permis de poursuivre l’aventure. Cependant dans le cas du train de 1995-1996, il s’agit plutôt de la vision à courte vue et la soif de profits rapides de certains officiers qui auront littéralement mené le tout vers la banqueroute. Dans les deux cas, l’opération ferroviaire elle-même couvrait ses frais.

Puis Daniel Gauthier entre en scène et fait son cirque. Projet pharaonesque, réfection de la voie, aménagement d’un train gastronomique au tarif astronomique, une opération hivernale pour son Massif, un hôtel et une structure organisationnelle très ramifiée, bref, une grosse affaire. Certains jubilent, d’autres pleurent. Puis, faute d’atteindre les succès souhaités, on réduit et on découpe. Le train devient très léger. La clientèle semble encore attirée par le parcours, parce que, c’est lui et seulement lui, la véritable vedette de ce spectacle.

Outre ce qui en reste, voilà que des voix de plus en plus nombreuses rêvent qu’on arrache le rail et qu’on en fasse une piste cyclable. Pour moi, cette dernière obsession s’apparente plus à une sorte d’hystérie pseudo écolo. Comment prétendre à une action écologique en arrachant un chemin de fer? Comment croire à un quelconque bienfait pour une région, quand on roule à vélo sur une emprise construite pour supporter des charges énormes, mais inutiles pour une simple bécane? En revenant de Québec par la 138, quand je double ces camions qui montent jusqu’au point culminant à 740 mètres, près de l’entrée du Massif, je hurle intérieurement ma colère de constater à quel point on sous-utilise notre chemin de fer alors qu’on surutilise la route.

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Charlevoix ne réalise pas pleinement la chance d’avoir encore ce lien terrestre qui offre la meilleure performance écoénergétique et la plus faible empreinte carbone. En transport routier, plus spécifiquement en camionnage, il faut disposer de 10 à 12hp par tonne pour donner du service (charge de 40 tonnes avec tracteur de 400 à 500 hp). Avec le rail, 1/2hp par tonne, parfois moins, demeure amplement suffisant. (26 000 tonnes de minerais avec deux locos totalisant 8800 hp). Faites le calcul. 

Nous vivons une époque pathétique. Nous fêtons le 152e anniversaire du Canada, le 50e de Neil Armstrong sur la lune, le 50e de Woodstock et le 50e du Bed-In de John et Yoko.

Et pourtant, en 2017, on a oublié le 40e de l’abandon du service voyageur de CN dans Charlevoix. Cette année on a oublié le 35e du premier Tortillard. L’an prochain on oubliera le 25e de son retour en 1995. Mais, cette année, qu’on oublie le 100e de notre chemin de fer, c’est vraiment désolant.

Je crois vraiment que nous vivons dans un monde ou le rail…ça n’existe pas!

Bonne fête quand même.