Un jeune haïtien avec ses parents, au poste frontalier de Saint-Bernard-de-Lacolle, l'été dernier.

Sur le dos des immigrants

ÉDITORIAL / L’opposition conservatrice à Ottawa cherche à marquer des points politiques avec le dossier des immigrants «irréguliers» qui traversent la frontière. Ce serait de bonne guerre — c’est le rôle de l’opposition après tout — si le parti n’en profitait pas pour stigmatiser ces nouveaux arrivants comme «illégaux», ce qu’ils ne sont pas, ou encore des tricheurs («queue jumpers»).

Mais cela dit, l’opposition est parfaitement en droit d’exiger que le gouvernement fasse connaître ses plans, ses données, ses démarches, et si les ministres Ralph Goodale et Bill Blair commençaient par fournir des réponses aux questions qui leur ont été posées cette semaine en comité parlementaire, cela contribuerait à assainir un débat malsain qui se fait sur le dos des plus vulnérables. 

Le comité de la Chambre des communes sur la migration irrégulière se réunissait cette semaine dans le cadre d’une session d’urgence, à l’initiative de la députée conservatrice Michelle Rempel. 

Cela survient une semaine à peine après la publication, par le Parti conservateur, d’une publicité odieuse montrant un homme noir, tirant une valise, s’apprêtant à traverser une frontière quelconque. L’intention n’était pas de stigmatiser un groupe ethnique ou racial, mais le produit final faisait exactement ça, et le parti s’est empressé de retirer l’annonce devant le tollé. 

Il vaut la peine de rappeler cet incident déplorable, parce qu’il montre à quel point la façon dont on cadre ce débat peut déraper, si le but est d’ameuter l’opinion publique. 

C’est justement ce que sont venus dire les groupes invités à témoigner devant le comité, en implorant Mme Rempel, même s’ils ne l’ont pas nommée directement, de changer le ton. 

«Le plus gros obstacle qui empêche de traiter les gens bien, avec dignité, ce sont les messages négatifs qu’on a entendus même ici autour de cette table», affirmait Stephane Reichhold, directeur de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes. 

Un message qu’ont répété Anne Woolger, fondatrice de Matthew House à Toronto, et Amy Casipullai, du Conseil ontarien des agences au service des immigrants. 

Mme Rempel est justifiée de demander aux ministres de rendre des comptes. Des centaines de demandeurs d’asile, présentement hébergés dans des résidences d’étudiants, devront être relogés et le gouvernement Trudeau devrait être en mesure de détailler quels sont ses plans, à quels coûts et basés sur quelles prévisions, ce que les ministres n’ont pas été en mesure de faire en comité. 

Mais il est dangereux de présenter ce problème comme une «crise» pour convaincre l’opinion publique que ces gens qui traversent la frontière sont des profiteurs qui essaient de se «magasiner un pays», comme l’a fait Mme Rempel avec une citation de l’ex-ministre John Manley, quand celui-ci annonçait l’entente sur les «tiers pays sûrs», en 2002. 

Il y aurait beaucoup de choses à dire à propos de cette entente, et de questions à poser. Il ne faudrait pas perdre de vue qu’elle a été conclue un an après les attentats du World Trade Center, quand le bien-être des migrants n’était pas la priorité.

La solution n’est pas de déclarer que la frontière au grand complet constitue un «point d’entrée», comme le préconise le Parti conservateur. L’entente sur les tiers pays sûrs a atteint ses limites, et la durcir ne règlera rien quand le problème auquel nous sommes confrontés résulte de politiques protectionnistes, voire cruelles, de Washington.