Plusieurs des propos tenus par le psychologue Yvon Dallaire le 18 décembre sur les ondes du FM93 sont contestés par un groupe de spécialistes des enfants transgenres. — photo tirée de facebook

Stigmatisation et faussetés sur les enfants transgenres

Nous désirons réagir à l’entrevue avec l’invité Yvon Dallaire, psychologue, diffusée le 18 décembre dernier sur les ondes du FM93 à Québec. À titre de cliniciens spécialistes, chercheurs et personnes intéressées à la question des enfants trans, plusieurs propos entendus nous semblent erronés et nous désirons ici rétablir quelques faits. Cette intervention médiatique contribue d’après nous à la stigmatisation de ce groupe déjà vulnérable et comporte plusieurs informations qui ne sont pas cohérentes avec les données probantes en recherche.

D’emblée, on affirme qu’il n’y a pas de statistique sur le nombre de jeunes faisant appel aux cliniques canadiennes, et que l’idée qu’il existerait des enfants transgenres n’est qu’une mode nourrie par des activistes LGBTQI qui font appel à l’idéologie plutôt qu’à la science. La réalité est tout autre et ce type de propos souligne le manque de connaissances du psychologue. Rappelons que les ordres professionnels exigent de la part de leurs membres qu’ils aient une connaissance approfondie du sujet afin de se prononcer publiquement. Dans ce cas, M. Dallaire démontre une méconnaissance des recherches canadiennes des dix dernières années ainsi que celles en cours, menées par plusieurs des signataires de cette lettre. De plus, ces projets sont subventionnés par les grands conseils de recherche aussi bien fédéraux que provinciaux.

L’âge

L’entrevue insinue également que l’identité de genre ne deviendrait certaine que vers l’âge de 20-25 ans, même plus tard durant «l’adulescence», terme employé par M. Dallaire, et que les enfants vivent beaucoup de pression pour «changer de sexe» rapidement. Nous tenons à corriger cette idée. Le jugement professionnel, les données probantes et l’éthique sont au cœur des interventions et personne ne fait pression sur ces enfants pour aller dans un sens ou dans un autre. Par contre, le bien-être de l’enfant est au cœur de nos interventions. 

D’ailleurs les recherches les plus récentes sur le sujet indiquent que l’identité de genre se manifeste beaucoup plus tôt que ce qui est énoncé durant l’entrevue, soit vers 3-4 ans, et se précise vers l’âge de 7-8 ans. De plus, les traitements médicaux qui pourront être offerts à l’adolescence sont considérés comme sécuritaires, et sont totalement réversibles afin de justement permettre aux jeunes d’explorer plus librement leurs besoins au niveau de leur identité de genre. 

Le travail se fait aussi avec les parents. En effet, notre expérience clinique et la recherche confirment qu’il n’est pas rare pour un parent de vouloir retarder l’intervention médicale, et non la précipiter, comme semblait le suggérer l’entrevue. Les recherches sur l’expérience des parents d’enfants trans nous permettent d’affirmer qu’au contraire, les parents vivent souvent un choc lorsqu’ils découvrent la situation, et prennent parfois des années avant d’accepter la différence que présente leur enfant.

L’environnement

Lors de l’entrevue, il a été mentionné que les jeunes trans sont beaucoup plus à risque de vivre de la détresse, de l’anxiété, ou de se suicider. En effet, les études confirment que les jeunes trans vivent une importante détresse. Par contre, ces risques ne sont pas associés à l’identité de genre, mais sont causés par des environnements non accueillants, par le manque d’acceptation sociale, la transphobie, et la violence. 

Par exemple, les jeunes qui vivent aux Pays-Bas ont une meilleure santé mentale que leurs voisins de la Belgique, du Royaume-Uni et de la Suisse; les auteurs de cette étude attribuent cette différence à l’ouverture à la diversité de genre qui influencerait positivement leur bien-être. Mais peu importe où l’enfant vit, les recherches démontrent aussi très clairement que lorsque les jeunes peuvent compter sur le soutien de leurs parents et que les parents respectent l’identité de genre de leur enfant, le taux de suicide diminue de 93 % et leur santé mentale rejoint celle des jeunes cisgenres (non-trans). En d’autres mots, la recherche montre que de permettre aux enfants de vivre dans une société qui les accepte, de les soutenir et les aimer, peu importe leur genre affirmé, sont des facteurs de protection importants.

La chirurgie

Si l’entrevue avec M. Dallaire semblait soutenir que les personnes trans qui décident d’avoir recours  à des chirurgies sont souvent insatisfaites après l’intervention, l’ensemble des études sérieuses sur le sujet démontre le contraire. Le mythe de l’insatisfaction après la chirurgie est véhiculé par des groupes d’extrême droite qui ont été condamnés par la majorité des groupes professionnels autant en Amérique du Nord qu’ailleurs au monde. La preuve scientifique n’est plus à faire: l’accès aux traitements médicaux visant l’harmonisation du corps à l’identité de genre de la personne trans est essentiel au maintien d’un bien-être, menant à une réduction importante de la détresse et des taux de suicide chez ces populations.

L’orientation

L’entrevue avec M. Dallaire fait référence à un «lobby» de militants qui influencerait les pratiques cliniques auprès des jeunes trans. Cet énoncé n’a aucune validité et une fois de plus ignore les données scientifiques qui indiquent que, tout comme l’orientation sexuelle, l’identité de genre, qui se précise bien avant la puberté,  ne peut être modifiée. Aujourd’hui, de nombreux regroupements professionnels reconnaissent le danger des thérapies dites «correctives», qui nient ou tentent de modifier l’identité de genre de la personne. Des associations telles l’Association américaine des psychologues, l’Association américaine pédiatrique, l’Association canadienne des travailleurs sociaux, l’Association canadienne de psychologie, et le World Professional Association for Transgender Health (WPATH) encouragent plutôt les interventions qui visent à soutenir les jeunes et leur famille dans un processus d’acceptation, et soulignent que d’essayer de modifier l’identité de genre d’une personne représente une importante faute éthique, car cette démarche n’est pas soutenue par la science. 

La majorité des jeunes qui ont affirmé une identité de genre différente de celle assignée à la naissance ne «changent pas d’idée», pas comme le mentionnait l’entrevue. Par exemple, une étude européenne confirme que sur 70 jeunes dont l’identité trans a été confirmée par des professionnels en début de puberté, 100 % de ces jeunes ont poursuivi avec la transition à l’âge adulte. L’accès à l’intervention psychosociale et médicale affirmative agit encore une fois comme facteur de protection important pour ces jeunes.

Une idéologie

En conclusion, et à la lumière des recherches actuelles sur le sujet, il nous apparait que plusieurs informations rapportées dans cette entrevue ne sont pas conformes aux données probantes les plus récentes sur le sujet et paradoxalement, les idées proposées semblent davantage reposer sur l’idéologie que la science. À titre d’experts reconnus dans le domaine, nous tenions à corriger ces informations qui peuvent grandement nuire aux familles qui tentent de soutenir leurs enfants, et aux jeunes qui ne veulent que s’épanouir dans la société québécoise.

Alexandre Baril, Ph.D., professeur de travail social, Université d’Ottawa

Dr Martin Blais, Ph.D., sexologue, professeur titulaire au département de sexologie, Université du Québec à Montréal

Marie-Pier Boisvert, directrice générale, Conseil Québécois LGBT

Line Chamberland, titulaire de la Chaire de recherche sur l’homophobie, Université du Québec à Montréal

Janik Bastien Charlebois, professeure au département de sociologie, Université du Québec à Montréal

Sophie Charron, doctorante en psychologie spécialisée sur la question du suicide et des personnes trans

Dr Shuvo Ghosh, M.D. (DABP, FAAP, CMQ), codirecteur du Centre Méraki, Programme de la variance du genre pédiatrique, pédiatre du développement et du comportement, professeur adjoint en pédiatrie, Université McGill

Mona Greenbaum, directrice générale, Coalition des familles LGBT

Kimberley Manning, Ph.D., principal, Simone de Beauvoir Institute, Concordia University

Dre Denise Medico, Ph.D., sexologue, professeure au dépar-tement de sexologie, Université du Québec à Montréal, chercheure spécialisée sur l’accompagnement psychothérapeutique des personnes trans

Florence Ashley Paré, B.C.L./LL.B., candidate à la maîtrise en droit et bioéthique

Dre Annie Pullen Sansfaçon, T.S. Ph.D., professeure agrégée à l’École de travail social, Université de Montréal, chercheuse spécialisée sur la question des enfants transgenres et leurs familles

Me Jean-Sébastien Sauvé, LL.D., LL.B., avocat

Annie Savage, directrice générale, Coalition montréalaise des groupes jeunesses LGBT

Annie Sbrocchi, M.D., endocrinologue, Programme de variance de genre pédiatrique à l’Hôpital de Montréal pour enfants, professeure adjointe en pédiatrie, Université McGill

Dre Françoise Susset, psychologue et thérapeute conjugale et familiale, cofondatrice de l’Institut pour la santé des minorités sexuelles