Amélie-Frédérique Gagnon, Gail Kelly, Anna Prchal et Geneviève Simard ont raconté, lundi, les horreurs subies aux mains de Bertrand Charest.

Sport: l’abus, pire que le dopage

ÉDITORIAL / L’abus dans le sport, que les victimes soient des enfants ou des adultes, est une réalité sous-estimée. Les crimes commis par l’entraîneur de ski Bertrand Charest sont bouleversants, à cause du nombre de victimes et de la longue période pendant laquelle il a sévi, mais ne nous leurrons pas. Bertrand Charest, c’est la pointe de l’iceberg.

Il n’est pas question ici de faire le procès du monde du sport. Des milliers de parents, d’entraîneurs, d’ex-sportifs passionnés y consacrent leur vie, leur énergie, dans le seul intérêt des jeunes athlètes. Mais ils n’ont pas la formation nécessaire, la préparation pour dépister les abuseurs. Et les abuseurs seront toujours attirés par ce milieu où l’entraîneur jouit d’un grand pouvoir auprès de jeunes qui ne demandent qu’à être guidés, à se donner pleinement.

En 2016, le monde du football britannique a été bouleversé quand d’ex-joueurs victimes d’abus ont décidé de dévoiler leur identité, comme viennent de faire huit skieuses québécoises. Deux ans plus tard, plus de 800 personnes avaient porté plainte contre près de 300 accusés, pour des gestes remontant jusqu’aux années 70.

Au Québec, depuis deux ans seulement, plus d’une douzaine de dossiers ont été rapportés dans les journaux. Combien d’autres victimes souffrent en silence?

Cette semaine, quatre braves jeunes femmes, Geneviève Simard, Amélie-Frédérique Gagnon, Gail Kelly et Anna Prchal, nous ont interpellés, au nom de tous et toutes les autres, pour nous demander d’agir. Elles sont appuyées par l’Association canadienne des entraîneurs et d’autres organisations, dont B2dix, qui soutient les athlètes d’élite. 

Il a suffi de quatre mois, après l’arrestation de Ben Johnson, pour mettre sur pied la commission d’enquête Dubin, rappelle JD Miller, président et cofondateur de B2dix. «Mais depuis 1988, combien d’abus sexuels, physiques ou mentaux ont été commis? Où est le changement?» demande-t-il avec raison.

Le sport est aussi propice à l’abus et au harcèlement qu’il l’est au dopage, et il faut une structure appropriée pour assurer la protection des jeunes et des athlètes, qu’ils soient de simples amateurs ou de niveau olympique. Les quatre skieuses, appuyées par quatre organisations, ont proposé un plan d’action concret, en commençant par des lignes directrices sur les normes et les pratiques. Le plan prévoit des programmes de formation, pour les athlètes, les associations, les entraîneurs. Il prévoit que le financement public des organisations sportives soit conditionnel à la mise en œuvre de ces programmes.

Mais surtout, il faut mettre sur pied un organisme indépendant chargé de recevoir les plaintes et de faire enquête. Et les organisations doivent s’engager à lui confier cette responsabilité. C’est la clé, car une victime doit pouvoir trouver de l’aide en dehors de l’organisation sportive, qui risque de ne pas avoir la neutralité nécessaire pour jouer ce rôle, quelle que soit la bonne volonté des responsables.

C’est à nous, ici même au Québec, qu’il revient de donner l’exemple, pour inciter les autres provinces et le fédéral à emboîter le pas. Des systèmes semblables existent déjà en Australie et en Grande-Bretagne.

Le ministre Sébastien Proulx est au courant de ces demandes depuis quelques mois. Il n’a pas encore toutes les réponses, mais il doit mettre en branle dès maintenant le processus qui nous donnera ces outils, d’ici 2020 au plus tard.