Seul au combat

POINT DE VUE / Il y a quelques jours, le candidat à la chefferie du Parti conservateur du Canada Erin O’Toole a publié sur les réseaux sociaux une vidéo importante. Dans celle-ci, le politicien canadien-anglais nous apprenait ses engagements quant à la liberté d’expression sur les campus universitaires. Faisant la description d’un climat toxique mené par une certaine gauche radicale, il nommait une réalité de plus en plus insupportable pour un grand nombre d’étudiants aux opinions divergentes.

La question n’est pas de savoir si l’on est pour ou contre la candidature de cet homme politique. O’Toole, en nommant cet enjeu, introduit dans la joute politique un débat public qui fait rage depuis plusieurs années. Tout nouvel étudiant de bonne foi, de quelque obédience qu’il soit, remarque assez vite que les murs de son collège ou de son université sont imprégnés d’un dogmatisme progressiste intolérant. Très vite, il assimile le vocabulaire ambiant : islamophobie, racisme, sexisme, xénophobie. Il devra répéter ces mots, chaque jour, pour prouver son adhésion au camp du Bien. Sans même les avoir lus, il devra exécrer publiquement, avec des rires bien sonores, les grands noms qui s’opposent à la rectitude politique. On pourrait croire que les sciences de la nature sont encore à l’abri de ce fléau, mais les digues commencent à céder : ainsi du discours sur la science «occidentale» qu’il s’agirait de décoloniser en alliant des savoirs ancestraux amérindiens.

L’avenir ne prête donc pas à rire pour les derniers libres-penseurs de l’université. Ce serait mal comprendre la matrice révolutionnaire qui habite les professeurs bien-pensants que de croire que tout rentrera dans l’ordre dans un futur proche. Dans les années à venir, si rien n’est fait, la situation au Québec pourrait de plus en plus ressembler aux folies qu’on relève au sud de la frontière. Bien entendu, la plupart du temps, cet état de fait n’empêche pas les étudiants d’obtenir leur diplôme et de circuler dans les couloirs en toute tranquillité. Officiellement, ils peuvent tout dire, mais l’hégémonie idéologique est telle qu’ils savent ce qui les attend s’ils ont l’insouciance d’ouvrir la bouche pour dire le fond de leur pensée. Surtout s’ils ont comme volonté de grimper dans les échelons de l’institution universitaire, ils ont intérêt à faire jouer la cassette de la diversité heureuse, qu’ils y croient ou non.

C’est ainsi que s’impose, par l’intimidation, un nouveau régime qui censure des conférences et met des bâtons dans les roues aux récalcitrants. Dans le contexte québécois, il y a de quoi s’inquiéter. En tant qu’étudiant universitaire depuis deux ans, je remarque qu’une tendance néfaste habite notre peuple. Je m’explique : dans mes cours, je ne me suis jamais gêné pour exprimer mes opinions, qui vont bien souvent à l’encontre du discours prôné par le professeur. Très souvent, je suis seul dans mon camp. Après le cours, chaque fois, deux ou trois étudiants viennent me voir pour me dire qu’ils pensent comme moi. Ils sont très heureux de croiser l’un des leurs, comme si nous étions des lecteurs qui nous passions des livres à l’Index sous le manteau. Mais pourquoi ne les ai-je pas entendus intervenir, lorsque c’était le temps ? Pourquoi, à chaque séance, suis-je pratiquement le seul à essayer de percer cette lourde carapace dogmatique ? L’union fait la force : un homme, à lui seul, est impuissant face à une telle machine. Son seul pouvoir est d’initier un mouvement, de briser la glace, mais encore faut-il qu’on n’ait guère peur de suivre la voie qu’il défriche. 

Pour comprendre cette pusillanimité, il suffit de tourner le regard vers l’histoire. Très tôt, nos parents ont appris à se taire. Il ne fallait pas déranger, pas faire trop de bruit, ne pas chercher à se montrer ou à «se vanter». «Farme-la ta yeule». C’est ainsi que le père d’un de mes oncles traitait quotidiennement son fils : il était loin d’être le seul. À force de se le faire répéter, cela finit par rentrer et devenir une seconde nature. Les Québécois sont les maîtres-champions de la colère enfouie. En famille, ils déblatèrent contre tout ce qui les fâche, mais face à la réalité, c’est toujours le doux mouton de Saint-Jean-Baptiste qui s’impose. 

Pourtant, quand on regarde du côté de la France, nos origines premières, la culture du débat se situe à des années-lumière. Nos cousins d’outre-mer expriment un sans-gêne admirable dans leur parlure alors même que leur droit de parole est plus restreint que le nôtre. C’est que la France incarne, bien que maladroitement, la résistance contre le progressisme diversitaire de notre époque. Dans ce sillage, notre peuple aurait intérêt à s’inspirer de sa cousine européenne et à porter le flambeau de la liberté d’expression en Amérique. Nous ne sommes pas condamnés à reproduire les mêmes atavismes : les cultures et les personnalités collectives évoluent sans cesse. Par un long travail de la culture et par les actions des élus, nous pouvons gagner la bataille pour retrouver un climat sain dans nos institutions collégiales et universitaires, et plus généralement, dans le débat public. Il en va du salut de l’éducation et de la démocratie.