Les traits ciselés du visage de Rosalie embrument la périphérie médiatique omniprésente.

Se souvenir de la beauté et du regard de Rosalie

Comme la plupart d’entre nous, j’ai appris cette abyssale peine par le truchement de la télévision. Ce visage entré chez moi, magnifié par la technologie, 55 pouces d’un beau visage de bébé de deux ans, ça s’invite chez vous à demeure. Depuis, je suis prisonnière du regard de cette enfant, je souhaite la revoir à mon écran, ce qu’on dit de «cette affaire» s’estompe derrière ce visage qui n’existe plus. Nous savons cela, et pourtant…

On en parle, on commente, on spécule, on attend le qui, le comment, le pourquoi. Bien sûr, je peux comprendre que ces questionnements sont nécessaires pour la suite des choses, bien sûr. Moi, je suis en arrêt sur image, je suis ailleurs, et je veux rester à distance des mots, des conjectures, des hypothèses, de l’après. Les traits ciselés du visage de Rosalie embrument la périphérie médiatique omniprésente.

Deux ans de vie, et être devenue déjà une nouvelle attendue au début de chaque bulletin d’information. Je voudrais capter ce visage pour le regarder chez moi, seule à seule, à besoin, à désir. Pour réfléchir, pour compatir, pour ne pas oublier cette belle petite fille que je ne connaissais pas. Pour me souvenir, sans descriptions avec des mots qui font mal, sans froides analyses scientifiques. Juste regarder sa beauté d’enfant triste. Les visages d’Olivier et d’Anne-Sophie, les enfants d’Isabelle, vous vous souvenez? C’était pareil à l’époque, deux regards qui n’allaient plus pouvoir regarder le monde.

L’angle d’où je suis, devant ces visages fixés à jamais dans le temps, ne m’offre qu’un étroit faisceau de réflexion. Les enquêtes, bien sûr, les résolutions pour le futur, j’appuie, l’attention médiatique portée à ce drame, d’accord, elle sera utile, je l’espère, pour protéger les enfants. Mais que ça se passe ailleurs, quelque part où je ne m’invite pas. Là où ça doit être fait, pas ici, pas chez moi, pas en moi, pas maintenant. Le regard éteint de Rosalie me suffit.

Geneviève Bélanger, Lévis