Le professeur de droit Alain Roy et ses étudiants prétendent que les activités de dressage, de même que celles qui impliquent des veaux et des bouvillons contreviennent à la nouvelle Loi sur le bien-être et la sécurité de l’animal.

Rodéos: la science avant la politique

Tout comme Pascal Lafrenière, directeur général du Festival western de Saint-Tite, je suis membre du Comité consultatif sur le bien-être et la sécurité des êtres animaux utilisés dans le cadre des rodéos, créé par le ministère de l’Agriculture du Québec (MAPAQ) à la suite de l’initiative du professeur de droit Alain Roy et de ses étudiants.

Ceux-ci, rappelons-le, prétendent que les activités de dressage, de même que celles qui impliquent des veaux et des bouvillons contreviennent à la nouvelle Loi sur le bien-être et la sécurité de l’animal (loi BÊSA). Je voudrais préciser certains éléments importants à propos du mandat qui a été confié au Comité (où je siège bénévolement) et du déroulement de ses activités, et réagir à certaines déclarations rapportées ces derniers jours dans les médias, notamment dans La Presse.

Le Comité consultatif a pour mission de faire des recommandations au gouvernement sur le bien-être et la sécurité des êtres animaux de rodéo en fonction de toutes les preuves, expertises et autres données disponibles. Dans ce contexte, c’est avec beaucoup d’étonnement que j’ai entendu la semaine dernière les ministres Lessard et Boulet se prononcer publiquement sur la question du bien-être des êtres animaux de rodéo, en affirmant sans ambages qu’il suffirait de procéder au rehaussement de certaines normes de pratique pour assurer le respect de la Loi BÊSA. Cela reste évidemment à voir. Cela peut être ou ne pas être le cas.

Des êtres sensibles, pas des biens

En vertu de la loi BÊSA et du Code civil, les êtres animaux ne sont plus des biens, mais des êtres sensibles ayant des impératifs biologiques. Voilà qui fait appel à la science. À l’exception des activités d’agriculture, de médecine vétérinaire et d’enseignement ou de recherche scientifique, la nouvelle loi ne permet plus qu’un être animal soit soumis à un «abus ou mauvais traitement pouvant affecter sa santé» ou à de la «détresse». C’est à la lumière de ce nouveau critère et de ces nouvelles balises que le Comité est appelé à statuer.

Le Comité a reçu une base de données unique et sans précédent de 135 heures de vidéo qui correspond à la captation visuelle des 20 rodéos qui se sont tenus à Mont­réal et à Saint-Tite l’été dernier, filmés par trois observateurs à partir de trois angles différents. Toutes les catégories d’activités y sont montrées : monte de chevaux, monte de taureaux, terrassement de bouvillons, prise au lasso et ligotage de veaux, etc. La base de données a été visionnée et analysée dans un rapport clinique détaillé de 610 pages rédigé bénévolement par le DJean-Jacques Kona-Boun, médecin vétérinaire spécialisé en anesthésiologie (qui était par ailleurs l’un des trois observateurs sur place). Le rapport met l’accent sur le critère explicite de la nouvelle loi, soit le «risque» au bien-être et à la sécurité des êtres animaux.

Le Festival western de Saint-Tite a demandé à Jennifer Woods qui, contrairement au Dr Kona-Boun, n’est pas vétérinaire, d’évaluer les données vidéo et le rapport clinique du Dr Kona-Boun. Mme Woods conclut qu’elle n’a observé aucun mauvais traitement et qu’aucun des êtres animaux observés ne présentait des signes de détresse.

L’avantage des données vidéo recueillies est qu’elles sont publiques et accessibles à tous. Comme M. Lafrenière et Mme Woods, et comme tous les autres membres du Comité, j’ai obtenu copie de la banque de vidéos tournées lors des rodéos de Montréal et de Saint-Tite. Je suis actuellement à faire circuler ces vidéos auprès d’experts hautement qualifiés provenant des quatre coins du monde, notamment des médecins vétérinaires cliniques, pour évaluer les risques au bien-être et la sécurité, et des éthologues et comportementalistes pour évaluer entre autres les signes de détresse. Seuls des experts qui n’ont pas de relations d’affaires avec l’industrie du rodéo sont retenus. Je m’emploie également à faire des analyses statistiques sur la fréquence et la proportion des types de risques identifiés par le Dr Kona-Boun pour chacune des activités de rodéo captées sur vidéo.

Pour le moment, le Comité a en main la banque de vidéos brute, le rapport d’analyse du Dr Kona-Boun commandé par le professeur Roy et le clip de 120 secondes que ce dernier a produit à partir des images identifiées par le Dr Kona-Boun comme étant porteuses de risques pour le bien-être et la sécurité des êtres animaux. Le Comité a aussi en main l’analyse préparée pour le compte du Festival western de Saint-Tite par Mme Wood qui, rappelons-le, n’est pas vétérinaire. 

Puisque les ministres Lessard et Boulet semblent s’en remettre à l’analyse de cette dernière pour conclure avant même que le Comité n’ait eu l’occasion d’amorcer sa réflexion sur le fond, je me suis permis de juxtaposer, dans une vidéo, les propos de Mme Woods aux images fournies. En toute logique, cette juxtaposition vidéo (bit.ly/RodéoWoods) devrait inciter les deux ministres à se garder une «petite gêne» en attendant la fin des travaux du Comité. Bref, la science et le droit avant la politique.

Stevan Harnad, Ph.D., professeur de sciences cognitives à l’UQAM, professeur émérite à l’Université de Southampton (R.-U.), directeur de la revue scientifique internationale Animal Sentience et membre du Comité consultatif sur le bien-être et la sécurité des êtres animaux utilisés dans le cadre des rodéos