Plusieurs manifestants ont dénoncé le spectacle de chants d’esclaves «SLAV», dirigé par Robert Lepage, qui représente selon eux une appropriation raciste de la culture noire.

Robert Lepage et «SLAV»

En réaction au point de vue «Robert Lepage s’est trompé» écrit par Michel Lessard paru le 1er juillet 2018

Bonjour Michel,

Bien reçu. Mais j’ai bien peur que nous ne soyons pas du même avis.

Bien sûr, l’esclavagisme est une tare incommensurable. Bien sûr, l’appropriation culturelle est parfois elle aussi une abracadabrantesque forfanterie, sauf que, elle est aussi partie intégrante de l’évolution des cultures qui se nourrissent les unes les autres par des apports de tous ordres quand elles se rencontrent, par voisinage ou voyages et migrations.

Il n’y aurait pas eu de Renaissance italienne s’il n’y avait pas eu appropriation culturelle des héritages grecs. Il n’y aurait pas eu de Demoiselles d’Avignon, si Picasso n’avait pas emprunté à l’esthétique des primitifs africains. En découle un engouement pour l’art africain qui ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui partout dans le monde sans l’apport de Picasso qui nous a permis de l’apprivoiser et connaître en le déconstruisant.

En s’appropriant la musique et les chants des esclaves de différentes cultures dans le monde, Betty Bonifassi, une artiste, une interprète et créatrice exceptionnelle, se fait complice de l’indicible souffrance des esclaves en sortant de l’oubli leurs sombres et envoûtants chants et mélopées tragiques, non sans y avoir consacré des années de patientes recherches ethnologiques que personne n’avait cru bon faire avant elle comme elle l’a pu et su faire. En soi, cet apport considérable de recherche musicographique est digne de mention et doit être salué pour ce qu’il est, à savoir, une contribution inestimable au développement de la Connaissance et de l’Histoire de l’Humanité souffrante.

C’est le facteur humain de l’évolution de la Culture et des Arts. Une personne, on ne sait trop pourquoi, s’empare d’un sujet et le développe pour en faire une œuvre d’art digne de mention, peu importe sa race, son identité ethnique, ses croyances ou sa religion. C’est bel et bien le cas de cette entreprise titanesque de Betty Bonifassi.

Faire de la souffrance des esclaves une affaire de noirs aux prises avec des blancs esclavagistes est proprement aussi réducteur que bancal. L’esclavagisme existait en Afrique bien avant que les blancs ne s’en emparent et, comme de raison, les esclavagistes étaient noirs ou arabes comme leurs esclaves. L’esclavagisme est la honte de l’Humanité toute entière, non pas seulement celle des blancs.

En s’attaquant à Robert Lepage, l’une des figures emblématiques de l’art progressiste du Québec d’aucun,es pensent démontrer que si lui est raciste, c’est dire que tous les Québécois,es, incultes moins développés que lui comme de raison, le sont toutes et tous, complètement et assurément. Vous êtes, me semble-t-il, tombé dans le panneau.

Or, Robert Lepage est tout sauf raciste. Cela dit, c’est un maître de l’appropriation artistique. Il en a fait sa marque de commerce. À commencer par La Trilogie des dragons, un chef d’œuvre d’appropriation culturelle qui s’est emparé de l’Histoire de la communauté chinoise de Québec pour la célébrer, magnifier et pour sortir de l’oubli la destruction de leur quartier. L’avez-vous dénoncé en 1985? Non pas! Pour la bonne et simple raison que les Québécois,es d’origine chinoise de Québec n’ont pas manifesté leur indignation, avec raison. Robert Lepage dénonçait la destruction et saccage du quartier chinois de la basse-ville pour construire des échangeurs, comme on a détruit en haute-ville à la même époque le quartier où était située la maison ancestrale qu’habitait ma grand-tante Aline sur la rue St-Cyrille près du Parlement où elle faisait le ménage pour construire l’édifice G et un semblant d’autoroute que l’on a détruit 30 ans plus tard pour en faire le boulevard René Lévesque.

Le tragique n’a pas de race. Il est partout dans l’espèce humaine. Chaque humain qui s’en empare ne fait que participer de son Humanité.

Les hommes doivent être féministes, féminhumaniste si vous préférez, ce n’est pas de l’appropriation culturelle c’est le simple bon sens.

Si des blanc,hes ont été esclavagistes, d’autres blanc,hes l’ont combattu, sont morts pour son abolition. Est-ce de l’appropriation culturelle que d’avoir combattu l’esclavagisme et d’avoir pris fait et cause notamment pour les esclaves noirs? Si oui, c’est donc que l’appropriation cultuelle n’est pas en soi une tare. Il faut savoir faire les distinctions qui s’imposent.

Du reste, rien n’empêche les noir,es du Québec de monter un spectacle mettant en scène la musique et les chants des esclaves noirs. Il,elles n’ont qu’à faire ce qu’ont fait Betty Bonifassi et Robert Lepage... Partir de rien, ou presque, et créer des œuvres d’art... Quel est le problème?

Toutes choses égales par ailleurs et rectifications faites, la controverse a cela de bon, permettre d’attirer l’attention sur l’esclavagisme et ses affres, et cette tare concerne tous les humains, qui sont, comme on le sait grâce à Vigneault, de ma race...

Luc Archambault, Lévis