«Il est impératif que les décideurs publics exigent des données probantes démontrant concrètement que la population défavorisée de Vanier a été particulièrement affectée par la présence du Salon de jeux de Loto-Québec», écrit Patrice Ouellet de Québec.
«Il est impératif que les décideurs publics exigent des données probantes démontrant concrètement que la population défavorisée de Vanier a été particulièrement affectée par la présence du Salon de jeux de Loto-Québec», écrit Patrice Ouellet de Québec.

Relocalisation du Salon de jeux: des questions sans réponse

Patrice Ouellet, Ph. D
Patrice Ouellet, Ph. D
Québec
POINT DE VUE / D’emblée, je voudrais dire que l’auteur de ces lignes n’est ni un amateur des jeux d’argent et de hasard ni un résidant de Vanier. Mais... Récemment, François Bourque, chroniqueur au Soleil, s’interrogeait sur le bien-fondé de la décision du gouvernement du Québec et de Loto-Québec, au sujet du déménagement du Salon de jeux de Vanier à Beauport.

Selon lui, «il s’agit d’un déménagement qui ne sert à rien, que personne ne demandait et qui ne profite à personne». Depuis, des leaders des milieux communautaires de Vanier et des politiciens, dont le maire de Québec, ont aussi interrogé le bien-fondé de cette décision. Il n’en fallait pas plus pour piquer ma curiosité de chercheur et d’acteur en développement local et régional durant plusieurs années.

Un premier examen des informations disponibles publiquement me porte à croire que les arguments voulant que la présence du Salon de jeux puisse constituer une menace pour les populations dites «fragiles» du quartier ne reposent pas sur des données probantes suffisantes pour justifier ce déménagement.

Dans les circonstances, cette décision ne servira qu’à stigmatiser davantage un quartier qui l’est déjà bien assez tout en risquant de «couper le souffle» à un élan de développement qui pointait à l’horizon. Je rappelle que cette décision du gouvernement fait suite à une promesse électorale de 2018 de la Coalition avenir Québec (CAQ), qui souhaitait ainsi donner suite aux recommandations de la Direction de la santé publique (DSP) qui estimait qu’un salon de jeux dans Vanier constituait un risque de santé publique pour les groupes défavorisés qui habitent le quartier. Il faut savoir que la DSP est engagée depuis longtemps, comme tous ses partenaires québécois (INSPQ) et leurs équivalents dans le monde, dans une bataille contre l’expansion de l’industrie des jeux de hasard et d’argent, un phénomène qui contribuerait à aggraver les pathologies associées au jeu ainsi que les problèmes sociaux. Incidemment, au cours des dernières années, ce sont les jeux en ligne, considérés beaucoup plus dommageables que tous les autres, qui ont été la cible des autorités.

Cette bataille a amené progressivement la DSP à cibler des catégories socioéconomiques défavorisées que l’on dit particulièrement «vulnérables» ainsi que les quartiers où ces groupes sociaux sont plus concentrés et cohabitent avec une offre de jeux de hasard à proximité.

À Montréal par exemple, l’argument de la vulnérabilité des communautés défavorisées a été utilisé en 2005 par la Santé publique pour s’opposer vigoureusement au projet du Cirque du Soleil et de Loto-Québec qui souhaitait établir un Complexe récréotouristique dans le bassin Peel, incluant un casino, à proximité du quartier de la Pointe-Saint-Charles. Le projet a été abandonné.

À Québec, la DSP s’est toujours montrée, pour les mêmes raisons, très critique face à l’implantation du Salon de jeux dans Vanier. Dans son rapport Revoir l’offre de loterie vidéo pour prévenir les impacts dans les milieux défavorisés (2014), la DSP prenait nettement position en faveur de sa relocalisation dans un quartier économiquement plus aisé. Or, et c’est là le problème central, cette conclusion ne repose sur aucune évidence tirée de faits validés sur le terrain dans Vanier ou même à Québec en général. Cette étude n’a pas même cherché à établir de liens entre la présence du Salon de jeux et l’aggravation des problèmes socioéconomiques dans Vanier. On se contente d’indiquer que la «littérature scientifique» internationale montre clairement des évidences de la vulnérabilité de groupes sociaux défavorisés exposés à une offre de jeux à proximité.

Or, l’impact des jeux de hasard et d’argent sur les milieux humains ne répond pas à une logique déterministe et universelle, indépendante de la culture et des contextes locaux. Il faut aller au-delà de la «littérature», là où ça se passe: sur le terrain. Force est de constater que plus d’une décennie après l’implantation du Salon de jeux dans Vanier, on ne soit pas en mesure de proposer un éclairage plus substantiel qu’une revue de littérature, pour en évaluer l’impact. S’il est incontestable que Vanier compte parmi les secteurs socioéconomiquement défavorisés à Québec, on doit donc se garder de postuler, comme si cela allait de soi, que sa population soit, de facto, plus vulnérable que d’autres à la présence d’un Salon de jeux dans leur quartier. Il se trouve, en effet, que des organismes communautaires comme La Ruche, actif dans Vanier depuis longtemps, et même le maire de Québec dont la Ville est également très impliquée, n’ont pas relevé de problème particulier de cette nature en raison de la présence du Salon de jeux.

En 2018, François Bourque du Soleil était parvenu aux mêmes conclusions.

Alors pourquoi les décideurs publics et même monsieur et madame Tout-le-Monde sont-ils si sensibles aux arguments de la Santé publique? Évidemment, cet organisme jouit d’une grande crédibilité. Mais la force réelle de ses arguments se trouve ailleurs: c’est qu’ils flattent nos préjugés au sujet des personnes démunies.

Qui parmi nous n’a pas déjà pensé à leur vulnérabilité en les regardant acheter leur rêve avec des gratteux dans un dépanneur? Il n’est donc pas étonnant que des politiciens, à la recherche de gestes «bien pensants» largement appuyés par le public, n’aient pas crû nécessaire de poser plus de questions à la DSP. Quoi qu’il en soit, nous devons éviter de tomber dans le piège qui consiste à se donner le droit de déterminer ce qui est bon ou mauvais pour une classe sociale considérée vulnérable et incapable de réguler sa vie selon «les préceptes d’une vie saine et propre», une idéologie détestable connue sous le nom d’hygiénisme social.

En conclusion, il est impératif que les décideurs publics exigent des données probantes démontrant concrètement que la population défavorisée de Vanier a été particulièrement affectée par la présence du Salon de jeux de Loto-Québec. Dans le cas contraire, il faudra se demander si la décision de déménager ce Salon de jeux ne répondait pas davantage à une logique d’affaires de Loto-Québec, auquel cas les conditions socioéconomiques de Vanier auraient servi de façade utile et convaincante. Enfin, ces mêmes décideurs publics ont le devoir d’examiner l’impact potentiel de leur décision sur d’autres dimensions de la vie économique et sociale dans Vanier. Il ne faudrait pas qu’en voulant résoudre un problème allégué pour un groupe socioéconomique, on se retrouve à en créer un autre, encore plus dommageable pour l’avenir de tout le quartier.