Radio-Canada/CBC reçoit environ 1 milliard $ de subsides publics par année.

Radio-Canada, la pub et la concurrence

ÉDITORIAL / À droite, les télédiffuseurs privés se plaignent depuis longtemps de la «concurrence déloyale» de Radio-Canada/CBC, qui reçoit environ 1 milliard $ de subsides publics par année. À gauche, d'autres se demandent à quoi il sert de subventionner une télé publique si c'est pour produire le même genre d'émissions - variétés, jeux, téléséries grand public, etc. - que les chaînes commerciales. Et dans le contexte de crise qui secoue tous les médias, dont la télé, revoir le financement et le rôle de la télé publique est loin d'être une mauvaise idée; à condition, cependant, de ne pas perdre de vue les caractéristiques propres à un marché télévisuel aussi petit que le nôtre, au Québec...
Cette semaine, lors de consultations de Patrimoine Canada (ministère dont relève la SRC/CBC), la chaîne publique a proposé de renoncer à ses revenus publicitaires si elle recevait une compensation équivalente de la part d'Ottawa - soit près de 320 millions $ par année. De cette manière, la société d'État pourrait poursuivre sa mission tout en laissant sa part de la tarte publicitaire aux privés. Mais pour la présidente de TVA, Julie Tremblay, cela ne réglerait rien, bien au contraire : «Plus d'argent, moins de risque financier, aucune interruption publicitaire et, surtout, aucune limite sur sa capacité à concurrencer les diffuseurs privés», a-t-elle réagi hier après-midi, par voie de communiqué.
Mme Tremblay demande que soit revu le mandat de la SRC/CBC pour qu'elle devienne «complémentaire» aux chaînes privées - bref, comprend-on, qu'on laisse toutes les émissions et formules populaires à ces dernières.
En théorie, et du strict point de vue de la concurrence, Mme Tremblay a raison : les subventions, quel que soit le secteur de l'économie, créent une distorsion dans le marché. Elles permettent à la SRC/CBC d'acheter les droits sur des émissions - on pense aux Olympiques et à des grandes téléséries américaines - à des prix que les privés sont tout simplement incapables d'égaler. Leur frustration, à cet égard, est bien compréhensible.
Mais ce serait malgré tout une erreur que de réserver à Radio-Canada un mandat que l'on devine inspiré de PBS, la cérébrale, très éducative et fort peu populaire télé publique américaine. Aux États-Unis, on compte pas moins de quatre grandes chaînes généralistes qui se disputent l'attention des téléspectateurs, soit le big three historique (NBC, ABC et CBS) auquel s'est ajouté Fox depuis une vingtaine d'années. Compte tenu de leur nombre et de leurs vastes moyens, cela crée une compétition qui assure d'une certaine qualité. Dans un tel contexte, un télédiffuseur public peut prendre un mandat radicalement différent de celui du privé. La même chose vaut pour le Canada anglais, où les majors américains font concurrence aux CTV, Global et compagnie.
Mais au Québec, où une bonne partie du marché francophone est protégé (ou prisonnier, selon le point de vue) par la «barrière de la langue», le portrait est très différent. Enfermer Radio-Canada dans un créneau plus restreint de «télé publique» reviendrait à octroyer un quasi-monopole à TVA, qui détient déjà les plus grosses parts de marché, car il est loin d'être évident que V prendrait la place de Radio-Canada.
Or, les entreprises qui n'ont pas de concurrentes, ou si peu, ont toujours tendance à lésiner sur la qualité. C'est pourquoi il nous semble qu'un (très) petit marché télévisuel comme le nôtre a vraiment besoin d'une télé d'État forte qui, oui, jouera dans les plates-bandes du privé : parce que cela impose de facto certains standards de qualité à une industrie qui, autrement, ne parviendrait vraisemblablement pas, faute de concurrence, à se les imposer elle-même.