Sans les nombreux touristes sillonnant la ville lorsque les restrictions sanitaires n’existaient pas, les résidents de Québec peuvent se réapproprier, à leur rythme, des espaces souvent très bondés en temps normal.
Sans les nombreux touristes sillonnant la ville lorsque les restrictions sanitaires n’existaient pas, les résidents de Québec peuvent se réapproprier, à leur rythme, des espaces souvent très bondés en temps normal.

Québec, la belle endormie

Gilles Simard
Gilles Simard
Québec
POINT DE VUE / J’adore Québec, sa riche histoire, sa géographie typique, son architecture unique et ses fiers-es résidents-es des deux villes, la Basse et la Haute. Cela dit, compte tenu de l’actuelle pandémie et de tout ce qui en résulte, jamais au grand jamais, la cité de Champlain ne m’aura paru aussi calme et sereine que maintenant! On dirait vraiment la Belle au bois dormant des contes de Perrault! Et je dois l’avouer, j’aime bien cette torpeur étrange qui enveloppe la ville comme un linceul, outre de nous ralentir et de déculotter nos habitudes de consommateurs-trices effrénés-es. 

Même que dans Saint-Jean-Baptiste, mon quartier, j’ai souvent l’impression, le soir venu, de participer à un grand et silencieux pyjama party, une sorte de grand bal furtif où les gens marchent sur la pointe des pieds et se portent un regard tout neuf en raison de cet invité indésirable qu’est le virus. Nous vivons une conjoncture exceptionnelle, qui amène son lot d’expériences nouvelles et intenses et parfois aussi des retrouvailles de voisins-es ou d’amis-es des plus inspirantes.

À nous la ville!

C’est ainsi qu’un bon soir d’été, une amie résidente du Vieux-Québec me partageait sa tristesse, à cause de l’absence d’animation dans les rues de la ville, et plus encore en raison du report du Festival d’été et de tout le bouillonnement qui en résulte. De fait, comment lui donner tort, surtout en voyant à quel point l’absence de grands événements a nui aux propriétaires et aux travailleurs-euses d’hôtels, de restaurants, boutiques et commerces en tout genre. On n’a qu’à penser ici aux désastreux licenciements collectifs et aux milliers d’emplois perdus dans les secteurs en question. Un sombre tableau, auquel viennent de se superposer les récents épisodes d’éclosion du célèbre Kirouac et autres bouis-bouis à karaoké de la ville. Comme quoi la désinformation, le relâchement et une certaine forme de corono-crétinisme ont encore de beaux jours devant eux avec la pandémie!

N’empêche, et même si je sympathise de tout cœur avec les amis-es qui vivent de l’industrie touristique, pourquoi ne pas vouloir tirer profit le plus possible de cette accalmie forcée par la COVID-19? Et en vertu de quoi devrions-nous rester les bras croisés pendant pareil contexte de vie aussi insolite qu’inédit?

Enfin, nous pouvons nous réapproprier la ville et ses bijoux d’architecture, son fleuve fougueux et ses parcs ombrageux, ses trésors culturels et ses places d’armes historiques! Enfin, nous pouvons pleinement apprécier son célèbre Petit Champlain et ses produits artisanaux, ses maisons ancestrales et leurs fantômes neurasthéniques, ses rues étroites et leurs p’tits cafés pleins de souvenirs!

Sans les nombreux touristes sillonnant la ville lorsque les restrictions sanitaires n’existaient pas, les résidents de Québec peuvent se réapproprier, à leur rythme, des espaces souvent très bondés en temps normal.

Fini les hordes déprimantes de touristes faisant la queue devant un McDo ou s’extasiant devant un étal de t-shirts marqués «Tabarnac!». Fini les Diamond Princess et autres méga-bateaux de croisière, véritables villes flottantes et plus polluantes que des milliers d’automobiles! Fini les autocars bruyants et les bus rouges à deux étages bondés de touristes-voyeurs qui s’imaginent encore à la Grosse Pomme! Fini les olibrius et autres hurluberlus pénétrant dans l’enceinte de la bibliothèque Claire-Martin (l’église Saint-Matthew) et cherchant le selfie parfait avec les statues, la balustrade et même avec les autochtones qui y bouquinent en paix! Fini l’exécrable va-et-vient des valises à roulettes typique de ce cancer-du-logement qu’est le Airbnb!

La ville, mais aussi la santé

Autrement, je disais aussi à mon amie, ce soir-là, «que se réapproprier sa ville, c’est bien, mais se réapproprier sa santé en ville, c’est encore mieux!» Et c’est avec cette idée en tête, en fin de quarantaine, ce printemps, que je me suis mitonné un parcours de marche rapide «Basse-ville–Haute-ville», en enfilant par la Marina, le Petit Champlain et la côte de la Montagne. Le bon vieux truc des endorphines, quoi!

Vous dire le plaisir de déambuler sur les quais du bassin Louise et d’y croiser toute cette faune bigarrée qui y flâne, pêche, jogge ou fait du vélo! Vous dire la satisfaction de trotter sur Saint-Paul en zyeutant à volonté les vitrines enfin accessibles des galeristes et des boutiquiers. Voilà un privilège rare que les empilades de croisiéristes ne permettent pas souvent! Vous dire enfin la joie de revenir par la rue Saint-Jean, en zigzaguant au travers de ces tablées de convives qui ripaillent dehors, devant les restos, rappelant ainsi l’ambiance bénie du Chanteauteuil, du Figaro et de tous ces petits bistros qui firent jadis la réputation du Quartier latin!

Small is beautiful

Québec devrait en finir avec la monoculture du tourisme au détriment de ses résidents-es; Québec devrait s’orienter vers le small is beautiful, plutôt que verser dans un gigantisme social et culturel de mauvais aloi; Québec pourrait et devrait se recentrer sur la lenteur et le slow food, comme toutes ces villes du monde (et d’Italie!) qui font de l’écogastronomie leur renommée. Québec pourrait tant de choses, si elle cessait de jouer à la grenouille qui veut devenir aussi grosse que le bœuf!

Ma ville est belle, assoupie. Qu’on l’embrasse pour la réveiller, oui! Mais pas n’importe comment.