L’État risque de transformer une pêche ordonnée en une capture désordonnée, écrit notre journaliste.

Quand Ottawa cède aux pressions

BILLET / Le ministère fédéral des Pêches et des Océans cède trop facilement aux pressions des groupes environnementaux américains en décrétant la fermeture d’un quadrilatère de 14 000 kilomètres carrés dans la portion ouest du golfe Saint-Laurent, afin de protéger les baleines noires. Cette fermeture entrera en vigueur le 28 avril et elle mettra en danger la vie de plusieurs pêcheurs.

Le 28 avril, c’est environ six semaines avant l’apparition des premières baleines noires dans le golfe en 2017. Le quadrilatère en question fournit une part majeure des prises de crabe des neiges dans le sud de ce golfe.

Comme la capture du crabe ne débutera probablement pas avant le 20 avril dans ce quadrilatère et autour, les pêcheurs risquent d’entrer dans une course contre la montre pendant la semaine lors de laquelle la pêche y sera permise.

Cette course mettra en scène des pêcheurs évoluant sur des bateaux d’une vingtaine de mètres, dans une période de tempête qui génère parfois des vagues aussi hautes que la longueur de ces bateaux.

La course ne sera pas tempérée après le 28 avril parce que l’extérieur du quadrilatère n’est pas exempt de fermeture. Un arrêt de pêche de 15 jours sera décrété dans de plus petits quadrilatères dès que des baleines noires y seront vues. Plusieurs pêcheurs voudront travailler en mer jour et nuit, pour capturer leur quota au plus coupant, avec la fatigue qui en découle, les risques d’accident et de mauvaises décisions.

Tout ça dans un golfe Saint-Laurent où l’assurance de la présence de baleines noires n’est pas garantie cette année. Qui sait si le parcours du mammifère en danger se calquera sur 2017? 

Tout ça alors que le ministère fédéral des Pêches et des Océans n’a pas pris les dispositions nécessaires pour que la pêche débute plus tôt dans le sud du golfe, en ne déglaçant pas les havres du Nouveau-Brunswick, la province dotée du plus grand nombre de permis de crabe dans le secteur visé. Les crabiers de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine doivent toujours attendre le déglaçage des ports néo-brunswickois avant d’amorcer la capture et 2018 ne fera pas exception. Une pêche plus hâtive aurait rendu moins attirante la tentation de défier la météo, grâce à l’allongement de la période de capture.

Tout ça alors que Pêches et Océans Canada et le ministère fédéral des Transports auraient pu d’abord assurer une surveillance maritime des baleines noires à l’entrée des eaux canadiennes, si les mammifères viennent, au large des côtes sud de la Nouvelle-Écosse, encore loin du golfe Saint-Laurent. Il aurait alors été possible d’ajuster la fermeture du quadrilatère en conséquence, en temps réel, plutôt qu’à partir d’hypothèses.

La protection des baleines noires est un enjeu majeur. Les deux ministères n’ont pas tout faux dans les mesures annoncées, comme la détermination de deux corridors où la circulation des navires pourra atteindre une vitesse normale, à moins d’observations de cétacés.

Toutefois, en adoptant des mesures démesurées et déconnectées dans le temps, le gouvernement fédéral met en danger des vies humaines. Il déstabilise et discrédite une relation, parfois houleuse certes, avec des crabiers avec qui il est sensé administrer la ressource en cogestion, après 30 ans d’effort de protection du crustacé.

L’État risque de transformer une pêche ordonnée en une capture désordonnée.

Les empêtrements dans les cordages de crabiers ont été responsables de seulement deux des 12 mortalités de baleines noires en 2017. Ce sont deux morts de trop, mais il reste d’autres moyens à déployer, notamment des technologies d’observation, avant de responsabiliser exagérément les crabiers.

C’est sans compter les 700 millions à 800 millions $ de retombées que le crabe du sud du golfe a générées en retombées pour les communautés côtières. Vues d’Ottawa, les vies de crabiers et ces retombées sont probablement bien lointaines.