«La liberté d’expression, qui a coûté la vie à mon collègue parisien, est tout simplement non négociable. Ce que le jeune assassin n’a pu comprendre est que cette liberté d’expression est la première raison d’être de la démocratie», écrit Abdelwahed Mekki-Berrada, universitaire et citoyen de Québec.
«La liberté d’expression, qui a coûté la vie à mon collègue parisien, est tout simplement non négociable. Ce que le jeune assassin n’a pu comprendre est que cette liberté d’expression est la première raison d’être de la démocratie», écrit Abdelwahed Mekki-Berrada, universitaire et citoyen de Québec.

Quand la souffrance interdit la réflexion critique et appelle au meurtre

Abdelwahed Mekki-Berrada
Abdelwahed Mekki-Berrada
Universitaire et citoyen de Québec
POINT DE VUE / Un collègue parisien est mort brutalement, à la suite d’un geste crapuleux. Historien à la fleur de l’âge. Son crime? Enseigner la liberté d’expression à de jeunes adolescents.

Endeuillé en tant que professeur, car, même s’il m’est inconnu, le défunt était encore mon collègue il y a quelques heures à peine. Aussi en tant que papa de jeunes adolescents: l’assassin avait 18 ans. À ce double deuil s’ajoute l’angoisse de voir les suprémacistes blancs, les extrêmes droitistes élus ou improvisés, les Proud White Angry Males en quête de boucs émissaires, des chroniqueurs et autres essayistes en mal de reconnaissance profiter de l’occasion pour broyer du musulman, des «loups solitaires» dépoussiérant leurs armes semi-automatiques acquises dans l’illégalité du dark Web pour éliminer du musulman dans les mosquées ou dans les rues.

C’est que le jeune assassin aurait apparemment commis son crime crapuleux au nom de l’islam: une manne pour les racistes et autres islamophobes de ce monde. L’extrême droite française en fait déjà un prétexte politique jouissif en vue des élections présidentielles de 2022. Les extrémismes religieux et laïques s’interfécondent.

La souffrance sociale que réveille ce meurtre chez l’immense majorité des concitoyens musulmans et non musulmans relève de l’indicible. Et quand elle est aiguë, cette souffrance pourrait se transformer en une douleur dont l’intensité interdit la raison et la réflexion. Or, sans réflexion critique et constructive, on répondrait au sang par le sang, à la violence par la violence, à la haine par la haine, dans une spirale éternelle. L’heure est donc au deuil dans la retenue et la raison, et c’est possible même si cela relève d’un effort presque surhumain: les musulman.es de Québec et de Christchurch l’ont démontré, non sans une souffrance tue et transformée en force grâce à la spiritualité, mais aussi à la solidarité des concitoyen.nes de toutes obédiences politiques et religieuses. Une solidarité créatrice de nouveaux liens sociaux. Grâce aussi aux systèmes judiciaires du Québec et de Nouvelle-Zélande qui ont fait de leur mieux dans les circonstances. L’heure n’est pas à la vindicte populaire des uns à laquelle répondrait sans doute celle des autres.

Si le jeune assassin était musulman, son crime ne l’est pas. Si le jeune assassin de Québec est «Québécois de souche», son crime ne l’est pas. Ce sont des assassinats de souffrance et de douleur invivables, transcendant les appartenances: que n’avons-nous pas su faire comme parents, comme éducateurs et enseignants, comme intervenants et comme élus pour que la souffrance de ces jeunes soit intolérable au point que seule la mise à mort de soi et de l’autre puisse les «apaiser»?

La liberté d’expression, qui a coûté la vie à mon collègue parisien, est tout simplement non négociable. Ce que le jeune assassin n’a pu comprendre est que cette liberté d’expression est la première raison d’être de la démocratie. Ce que le vieil occident moderniste semble incapable de saisir est que même les libertés les plus laïquement sacralisées peuvent aussi provoquer, à tort ou à raison, des douleurs assassines. Où tracer alors la ligne pour, comme le déclinait Roland Barthes, savoir: «À quelle distance dois-je me tenir des autres pour construire avec eux une sociabilité sans aliénation?» En attendant, réponse à cette question complexe, pensées et solidarité chaleureuses vont aux proches de mon collègue si brutalement assassiné. Ils auront besoin de tant de courage. Un courage que les 60 familles en deuil après les tueries de masse de Québec et Christchurch essaient encore de trouver. Le chemin sera long.