Pourquoi n’y a-t-il pas d’IKEA en Ukraine?

Le 15 août 2008 j’arrivais à Kiev pour présenter mes lettres de créances au Président ukrainien Victor Yushchenko, pro-européen de la Révolution orange qui avait été empoisonné mystérieusement durant sa campagne électorale et qui venait d’être reçu chez nous comme un héros par le million de Canadiens d’origine ukrainienne. Dès mon arrivée, je fis connaissance par hasard avec le représentant d’IKEA en Ukraine. Monsieur IKEA m’expliqua alors que depuis l’an 2000 la Russie était un marché à la croissance des plus rapides pour le détaillant. Aujourd’hui, on n’y compte pas moins de 14 magasins et des usines produisant une partie des meubles où des milliers de Russes y travaillent. Ces succès ont été atteints avec beaucoup de heurts car la corruption est endémique et organisée en Russie. Mais pourquoi, aujourd’hui en Ukraine, IKEA n’y a toujours pas de magasins?

Une corruption tout aussi endémique en Ukraine

Fiers de ses succès en Russie, IKEA lorgnait en 2005 du côté de l’autoroute menant à l’aéroport Boryspil pour ouvrir un premier magasin à Kiev, capitale ukrainienne. La corruption étriquée et systématique des fonctionnaires locaux a eu raison de ce projet. En 2010, IKEA se tourna vers Odessa, ville sur la Mer Noire. Bien qu’on y réussit à acheter un terrain de 64 hectares, c’est avec un sentiment d’impuissance que ce deuxième projet en Ukraine a dû être abandonné à son tour: «IKEA n’a pas d’argent pour la corruption. Pourquoi le terrain en Ukraine a-t-il coûté trois fois plus cher qu’à Moscou ou à Londres?» avait alors déclaré le directeur d’IKEA en Russie Lennart Dahigren. Or l’Ukraine demeura prioritaire dans la stratégie commerciale de l’entreprise. Ainsi, une troisième tentative, cette fois en y associant de façon marquée les services diplomatiques ainsi que le politique, est sur le point d’aboutir en dépit de la crise qui se poursuit dans l’Est du pays et malgré l’occupation illégale de la Crimée par la Russie.

La diplomatie économique

En 2014, alors à la tête du fonds suédois East Capital à Kiev, Aivaras Abromavičius obtient la nationalité ukrainienne sur ordre spécial du président, le riche industriel Petro Porochenko. Le lendemain, il est nommé ministre de l’économie. Puis, en visite à Stockholm, il déclare «Aujourd’hui nous tendons la main à IKEA. Cette fois, c’est différent». Or Abromavičius démissionne le 3 février 2016, regrettant le rythme insuffisant des réformes en Ukraine.

Il est essentiel pour les investisseurs d’approcher l’Ukraine en obtenant le soutien du gouvernement à Kiev. Ainsi, utilisant leurs ambassadeurs, les États interviennent pour faciliter l’entrée sur les marchés aux entreprises de leurs pays. C’est la diplomatie économique. Une diplomatie qui parfois devient publique. 

En février dernier, l’ambassadeur suédois déclarait bien haut que la corruption de l’appareil étatique demeurait encore le problème le plus important de l’entrée d’IKEA sur le marché ukrainien. En mai, c’est la ministre des affaires étrangères, Margot Wallström qui accueillait à Stockholm la vice-première ministre ukrainienne pour annoncer qu’IKEA ouvrira son premier magasin en Ukraine, probablement en 2019, suite à près de 15 ans d’efforts. 

On veut offrir les garanties à l’entreprise pour que les ukrainiens puissent avoir accès à ce commerce devenu fétiche. Le Président Poroshenko fera face à une élection en 2019. Les enquêtes s’enlisent au Bureau anticorruption qu’il a mis sur pied et, quand elles aboutissent, très peu mènent à des condamnations. Porochenko est accusé d’engorger l’agence pour noyer les affaires visant sa propre administration. 

Il y a quelques semaines, le responsable de l’ONG ukrainienne Action Anticorruption a été brûlé, aspergé au visage par un agent chimique, alors qu’il participait à une manifestation à Kiev. Le groupe de militants appelait à la démission du procureur anti-corruption suite à la décision de fermer une enquête sur le fils du ministre de l’intérieur de l’Ukraine.

Des avancées anti-corruptions

Malgré tout, on note certaines avancées dans la lutte à la corruption. Les fonctionnaires ont vu leurs salaires augmentés et la Fonction publique s’est développée avec une autorité décentralisée: les budgets régionaux ont doublé depuis deux ans. Les forces armées sont plus efficaces. À cet égard, la mission de 200 militaires canadiens en Ukraine est une contribution importante à la professionnalisation des forces ukrainiennes. 

Avec le système informatisé ProZorro, les contrats publics sont octroyés en ligne épargnant près de trois milliards de dollars en ses deux ans d’opération. Et, après des années de pressions par les bailleurs de fonds internationaux, les politiciens doivent maintenant déclarer leurs biens, une transparence jamais vue.

Le 25 juillet dernier, le FMI signifiait son appui à la création d’une nouvelle Cour supérieure de lutte contre la corruption. Même s’il est probable que cette cour ne voit le jour que peu de temps avant l’élection présidentielle de mars 2019, la ministre canadienne des Affaires étrangères Chrystia Freeland en a salué son adoption comme étant «un grand développement en Ukraine». 

Ainsi l’Ukraine sera dotée d’un système complet de lutte contre la corruption, allant d’une agence indépendante chargée des enquêtes à une juridiction spéciale pour juger les accusés. En 2019, la ministre Freeland présidera une grande rencontre qui rassemblera au Canada le premier ministre ukrainien et de ses ministres, des ministres des affaires étrangères de l’Union européenne, du G7 et des pays de l’OTAN ainsi que des hauts représentants d’organisations internationales, tel le FMI. 

Ces discussions seront un appui pour que la volonté politique en faveur aux réformes demeure après l’élection présidentielle. Les plus importantes de ces réformes concernent directement la lutte contre la corruption qui ronge toutes les strates de la société ukrainienne. Peut-être que la ministre Chrystia Freeland pensera à y inviter monsieur IKEA, une entreprise dont les couleurs bleu et jaune rappellent celles du drapeau ukrainien, pour venir comme conférencier au déjeuner de cette grande conférence et y raconter ses expériences rocambolesques en Russie et en Ukraine?

G. Daniel Caron
Membre associé à l’Institut des Hautes études internationales (HEI) de l’Université Laval