«Il faudrait [...] rapidement organiser un grand débat public ouvert et transparent, de manière à susciter dans la population, une adhésion et un usage volontaire, pour construire collectivement ces chaînes de contacts», exprime Stéphane Roche. 
«Il faudrait [...] rapidement organiser un grand débat public ouvert et transparent, de manière à susciter dans la population, une adhésion et un usage volontaire, pour construire collectivement ces chaînes de contacts», exprime Stéphane Roche. 

Pourquoi je ne crois pas aux applications de traçage de contacts

POINT DE VUE / Le développement de technologies de traçage de contacts se multiplient afin d’accompagner le relâchement mesuré et graduel des contraintes de confinement imposées par la pandémie de coronavirus. Leur principe de fonctionnement est simple: une fois installée sur votre téléphone, l’application utilise le Bluetooth pour «mesurer» et enregistrer les identifiants chiffrés des téléphones, munis d’une application similaire, qui passent à une distance donnée (ex. 2 mètres), durant un laps de temps donné (ex. 30 minutes), de votre propre téléphone. Si vous êtes diagnostiqué positif à la COVID-19, différents scénarios, plus ou moins centralisés, sont envisageables pour informer la chaîne de contacts des risques potentiels.

L’usage de ces applications numériques soulève des enjeux éthiques et légaux, de sécurité, de protection de la vie privée. Mais ce n’est pas la raison principale de mon scepticisme. Je ne crois en effet, ni à l’efficacité technique du traçage de contacts, ni à la faisabilité de sa mise en œuvre opérationnelle dans des conditions démocratiques acceptables. Je m’explique.

Sur le plan technique. Le Bluetooth n’ayant jamais été prévu pour effectuer des mesures, la fiabilité des applications de traçage à détecter précisément un contact pertinent n’est pas prouvée. Il faudrait en effet pour cela que l’application puisse procéder à une analyse spatiale à micro-échelle de manière à définir précisément quel type de proximité constitue un risque de contagion suffisant pour déclencher un signalement. Autrement dit, l’application devrait déterminer le niveau de «viro-sensibilit » du contact, en fonction de la distance entre deux téléphones et de la durée du contact, pondérées selon :

  •  le contexte dans lequel se réalise le contact (barrière de protection en plexiglas, port d’un masque, obstacles, vitesse de déplacement…),
  •  les caractéristiques physiques de l’espace de contact (dénivelée, topologie, topographie…),
  •  les conditions micro-météorologiques (ex. les courants d’air produits par la climatisation),
  •  et, pour chacun de ces critères, la précision et la fiabilité des mesures.

Cela le protocole Bluetooth ne sait pas le faire… 

Sur le plan de la mise en œuvre opérationnelle. Le traçage de contacts suppose: une adoption massive par la population, sans quoi les faux positifs et négatifs risquent d’être nombreux (60% de la population) ; une population bien équipée, ce qui impose de trouver des solutions alternatives pour les personnes qui n’ont pas de téléphone intelligent (1/3 au Québec) ; des tests médicaux nombreux et fréquents pour donner les alertes ; et que toutes les personnes dans une chaîne de contact jouent le jeu de la transparence.

Lever les verrous techniques des applications de traçage de contacts impliquerait d’y intégrer des technologies de géolocalisation, d’intelligence artificielle, ou encore de reconnaissance faciale, de détection par Code QR, mais aussi de croiser les données, et par conséquent, de fragiliser l’anonymisation des données personnelles. Par ailleurs, les mesures nécessaires à leur mise en œuvre opérationnelle dans le respect des libertés individuelles me semblent à toute fin pratique irréalistes dans le contexte actuel. 

Il faudrait donc rapidement organiser un grand débat public ouvert et transparent, de manière à susciter dans la population, une adhésion et un usage volontaire, pour construire collectivement ces chaînes de contacts. Mais pour cela des engagements fermes devraient être pris par le gouvernement, a minima la traçabilité des données collectées et leur accès aux principaux intéressés (Nous) ; l’explicitation de tous les croisements de données et; l’obsolescence programmée des applications et des données.

Alors dans ces conditions seulement, je pourrais revoir ma position…