Violence conjugale: «Je meurs, m’entendez-vous?»

POINT DE VUE / «M’entendez-vous?» C’est la question que je me pose à l’aube, à l’heure d’arpenter les rues jusqu’à la maison d’aide et d’hébergement pour femmes et enfants victimes de violence conjugale où je travaille encore, en pleine pandémie mondiale.

Sans masque, sans gants, les bras irrités par la javel, épuisée par les mesures de confinement, toujours révoltée face à la violence, assommée par le silence de notre ligne téléphonique.

Service essentiel, nous n’avons pas attendu la liste du gouvernement pour l’être. Bien avant la crise de la COVID-19, et depuis 35 ans maintenant, 24 heures sur 24, sept jours sur sept, 365 jours par an, notre maison accompagne des femmes et des enfants à dessiner des arcs-en-ciel pour transcender la violence.

Ce travail, nous le faisons pour nos sœurs, nos mères, nos voisines, nos amies, nos filles et nos fils. Ce travail nous le faisons pour que des horizons puissent encore se tisser et que nos enfants sachent faire la différence entre l’amour et la violence.

Sans relâche, aux quatre coins du Québec, de partout dans le monde, nos maisons tentent jour après jour de bouleverser le réel, d’habiter la poésie, de faire jaillir la joie là où tout semble aride. Sans relâche, nous cultivons l’insoumission face au système patriarcal et capitaliste qui nous broie. Nous luttons pour la vie.

Le virus contre lequel nous nous indignons tous les matins, lui, n’a pas attendu 2020 pour tuer. À Rimouski, nous retrouvons les archives de meurtres conjugaux dès 1881 et qui sait combien en sont mortes avant cela. Une réalité sombre qui ne date pas d’hier et qui persiste encore aujourd’hui dans la plus grande des indifférences. Malgré nos drapeaux levés face aux enjeux que traversent actuellement les victimes, confinées avec leurs agresseurs, et qui ne peuvent nous joindre par les biais habituels, nos gouvernements nous font l’affront du silence.

Au 15 avril, aucune procédure nationale d’aide pour les victimes de violence conjugale n’a encore été mise en place, nous plaçant dangereusement bons derniers, face aux initiatives des pays d’Europe.

Nous avons les mains liées. Les sommes accordées par l’État pour la mission de nos maisons durant la COVID-19 ne servent qu’à poser quelques planches tremblantes au-dessus du trou béant près duquel nous marchons depuis les 10 dernières années. Nous devons comme à l’habitude faire preuve de débrouillardise, de créativité et d’inventivité en plus d’accompagner sans relâche, en contexte de pandémie, des femmes et des enfants à rediriger leurs vies. Nous développons donc nous-mêmes et à l’échelle municipale, des campagnes de sensibilisation ainsi que des procédures d’aide d’urgence pour les victimes de violence conjugale, afin qu’elles puissent minimalement, avoir accès à un téléphone dans les commerces pour appeler à l’aide. Cependant, sans mouvement national, sans convergence des messages et des luttes, malgré nos voix levées et nos efforts sans failles, nos tentatives de mobilisation demeurent vaines.

Nous ne pouvons plus attendre.

Nous exigeons du gouvernement la mise en place d’une procédure nationale d’urgence pour les femmes victimes de violence conjugale en coopération avec le réseau des services essentiels: dépanneurs, épiceries, pharmacies, bureaux de poste.

Nous exigeons qu’une marche à suivre soit proposée afin que les femmes victimes de violence conjugale puissent, lors de leurs rares sorties, avoir accès à de l’aide immédiate et être référées à la maison d’hébergement la plus proche de chez elles.

Nous exigeons du gouvernement une réponse intersectionnelle, à la hauteur de la crise que nous traversons.

Nous ne pouvons plus attendre. Nous mourrons, l’entendez-vous?

J’aimerais, demain, ne plus avoir à crier.