L'échec des négociations sur la reconduction de l'entente canado-américain sur le bois d'oeuvre représente les difficultés que rencontrent actuellement les gouvernements lorsque vient le temps de définir une politique commerciale.

Une politique commerciale à revoir pour le Québec

Au cours de la dernière année, la conclusion de l'Accord économique et commercial global entre le Canada et l'Union européenne (AECG), l'échec des négociations sur la reconduction de l'entente canado-américain sur le bois d'oeuvre, le Brexit et l'élection de Donald Trump - dont la plateforme anti-ALENA laisse entrevoir le pire - interpellent les gouvernements du Canada et du Québec, traditionnellement favorables à la libéralisation des échanges.
Ces événements viennent témoigner d'une tendance lourde : la libéralisation des échanges, aussi bien dans sa démarche que dans son contenu, est en panne depuis un bon moment. Au-delà des artifices annonçant la conclusion de l'AECG ou d'un éventuel sauvetage du Partenariat transpacifique (PTP), rien ne va. Et ce, parce que les conditions favorables à la conclusion d'accords commerciaux, qu'il s'agisse de l'Union européenne, de l'OMC ou de l'ALENA, ne sont plus au rendez-vous.
D'abord, l'environnement économique et politique international se prête difficilement aux négociations commerciales. Le contexte est particulièrement grevé par les problèmes associés au terrorisme, le piètre état de plusieurs pays membres de l'Union européenne, sans compter le retrait de la Grande-­Bretagne, l'incertitude entourant le statut de l'ALENA, l'émergence d'une Chine qui reçoit davantage qu'elle ne concède ou encore les faibles perspectives de développement en Afrique ou en Amérique du Sud assombries par l'instabilité politique et sociale.
Le leadership des organisations économiques internationales est en crise profonde de légitimité. Il fut un temps où le GATT, maintenant l'OMC, le FMI ou l'OCDE jouaient un rôle majeur dans la libéralisation du commerce. Cependant, plusieurs éléments ont miné la crédibilité de ces organisations, qu'il soit question de la crise financière de 2007-2008, des échecs répétés du FMI de proposer des remèdes efficaces et adaptés à la situation des États ou de la cacophonie entourant les négociations du Cycle de Doha entreprises en 2001 par l'OMC.
De même, l'absence de consensus sur les grandes problématiques paralyse depuis un bon moment les négociations, que cela soit en matière d'agriculture, de services financiers, de propriété intellectuelle, de règlement des différends ou d'investissements. Il fut un temps où des réductions linéaires de tarifs, la négociation d'exceptions, de clauses de sauvegarde ou l'encadrement de certaines pratiques («dumping» et subventionnement) ou de secteurs (aéronautique, vêtement, automobile, etc.) faisaient consensus. Tel n'est plus le cas et on semble assister à un certain essoufflement.
Enfin, on assiste à une remise en question des véritables bénéfices de la libéralisation qui ne se manifeste pas par un tango politique opposant mondialiste et altermondialiste, mais davantage sur les façons de concevoir la libéralisation et d'en délimiter la portée. À l'origine, le GATT fut conçu en 1947 comme outil favorisant le développement et la croissance économique, soit la création de richesse. Aujourd'hui, c'est comme si la libéralisation était devenue une fin en soi, un objectif politique désincarné de la réalité. De la même manière, c'est comme si les gouvernements souhaitaient utiliser les négociations commerciales pour résoudre les problèmes de politique interne, qu'il s'agisse d'agriculture, de normes du travail, de culture, d'investissements ou de concurrence. En un mot, l'agenda s'est considérablement alourdi.
Le gouvernement du Québec s'apprête à revoir sa politique internationale et nous ne pouvons souhaiter que la dimension «commerce» ne soit pas esquivée. À l'instar du questionnement de la Wallonie quant à son adhésion à l'AECG, le gouvernement ne doit pas craindre de se pencher sérieusement et méthodologiquement sur la nature et la portée de ses engagements en matière de politique commerciale. La question ne se résume pas à savoir si on est «pour ou contre» le libre-échange, mais plutôt à quel type de libre-échange le Québec souhaite être associé.
Il importe d'identifier ses intérêts véritables, de cibler ses objectifs, dans un contexte de rareté des ressources, pour assurer le suivi des engagements et améliorer la collaboration avec le gouvernement fédéral en regard des processus de consultation, mais aussi des contenus des secteurs à privilégier, notamment les entreprises innovantes et en démarrage. D'ailleurs, il est inutile de négocier l'ouverture des marchés sans savoir au préalable si ces derniers sont en mesure de garantir une saine concurrence et éviter que des entreprises monopolistiques se substituent aux entreprises locales. Mieux organiser le commerce n'est pas synonyme de protectionnisme, mais s'inscrit davantage dans la recherche d'un meilleur équilibre dans les termes de l'échange.
Somme toute, les 25 dernières années ont démontré qu'une libéralisation sauvage ou trop ambitieuse n'a plus d'avenir puisqu'elle est source d'instabilité économique et sociale, parfois même de violence. Se convaincre que les travailleurs déplacés d'un secteur sacrifié par le libre-échange seront facilement replacés ailleurs, ou encore que des mesures d'adaptation ou des compensations permettront d'assurer une transition efficace est un leurre. Les gouvernements n'en ont ni la volonté ni les moyens.
Alain Lemieux, ancien chargé de cours en droit international économique à l'Université Laval et conseiller au ministre des Relations internationales du Québec (1987-1989)