Une «politique» agricole pour l'UPA

Soyons clair dès le départ: ladite politique de souveraineté alimentaire rendue publique la semaine dernière par le ministre François Gendron n'est pas une politique et n'en a aucunement les caractéristiques essentielles. Cet exercice aux allures sympathiques pour le non-initié ne fera que maintenir le statut quo. L'agriculture du Québec continuera d'être au bord de la crise et les contribuables de la supporter financièrement comme nulle part ailleurs en Amérique du Nord.
Soyons clair dès le départ: ladite politique de souveraineté alimentaire rendue publique la semaine dernière par le ministre François Gendron n'est pas une politique et n'en a aucunement les caractéristiques essentielles. Cet exercice aux allures sympathiques pour le non-initié ne fera que maintenir le statut quo. L'agriculture du Québec continuera d'être au bord de la crise et les contribuables de la supporter financièrement comme nulle part ailleurs en Amérique du Nord.
Une véritable politique procède d'une analyse rigoureuse de la situation, suivie d'objectifs d'amélioration et de moyens pour les atteindre.
Or cette annonce se situe quelque part entre une campagne de publicité de produits agricoles québécois (du même ordre que celle de 2008, «Mettez le Québec dans votre assiette») et un ensemble de mesures visant des objectifs assez disparates comme empêcher nos terres d'être achetées par des étrangers, ce qui n'a jamais été qu'un phénomène marginal, et aider la relève à acquérir la ferme de leurs parents, cause très noble à laquelle tout le monde souscrit, mais pour laquelle les aides actuelles sont parmi les plus complètes et généreuses au monde.
Une vraie politique s'attaquerait aux vrais problèmes, et ils sont connus. La commission Pronovost, dans un rapport exhaustif rendu public en février 2008, a largement fait le tour de la question après avoir entendu 762 témoignages et reçu 720 mémoires sur la question dans une tournée du Québec qui a duré près de deux ans.
En résumé, le constat est le suivant: notre agriculture, bien que mieux soutenue financièrement par les deniers publics que toute autre en Amérique du Nord, est plus endettée, moins efficace et extrêmement fragile face à tout changement dans son environnement, que l'on parle d'accords commerciaux, de taux d'intérêt ou de programmes de soutien.
Bien sûr notre agriculture compte aussi de très bons producteurs dans tous les secteurs. Des agriculteurs bons gestionnaires, peu endettés et dont le niveau technique les classe parmi l'élite mondiale. Mais on parle peu de ceux-ci car, d'une part, ils ne se plaignent pas et, d'autre part, leurs performances ne font que mettre en relief l'énorme écart qu'ils ont creusé avec le reste du peloton.
Mais alors, pourquoi l'UPA a-t-elle célébré cette soi-disant politique alors que pour tous les autres intervenants concernés la réaction a été soit mitigée, soit tiède ou même négative?
C'est tout simplement que cette annonce, en se présentant comme une politique, évite soigneusement d'aborder les vrais problèmes de l'agriculture québécoise dont fait partie l'UPA par son contrôle lourd et peu innovant de la mise en marché, par son refus historique de faire évoluer les programmes gouvernementaux et par son monopole sur la pensée collective en agriculture.
En présentant cet ensemble de mesures sympathiques pour le grand public comme une politique avec un grand P, l'UPA est certaine qu'il n'y en aura pas d'autre à moyen terme et que sa position monopolistique ne sera pas menacée avant longtemps. C'est son objectif premier, on l'a vu lors de la sortie du Rapport Pronovost.
Je crains donc que cet exercice soit un autre rendez-vous manqué pour l'agriculture du Québec et en particulier pour les régions les moins avantagées au plan agronomique. Pourtant plusieurs chantiers prometteurs avaient été ouverts à la suite du Rapport Pronovost ce qui permettait d'entrevoir une modernisation de nos grands piliers qui avaient été mis en place il y a quarante ans, une autre époque. En voici quelques-uns :
- L'assurance-stabilisation des revenus agricoles, programme qui accapare les trois quarts du budget du MAPAQ, devait être revue pour répondre à une agriculture beaucoup plus diversifiée qu'à son origine. Actuellement, en plus de coûter très cher, ce programme est inefficace et il constitue un véritable carcan contre la diversité car il ne soutient qu'un nombre limité de productions.
- Les règles entourant la mise en marché des produits agricoles devaient être assouplies afin de favoriser des circuits de distribution plus variés. On traite encore les produits agricoles comme s'il n'y avait qu'une seule sorte de pommes de terre et un seul client.
- La Loi de protection du territoire agricole devait être revue afin de faire une plus grande place à des activités compatibles à l'agriculture mais qui permettent une occupation plus dynamique du territoire. Tout le monde convient qu'il faut protéger notre territoire agricole mais il faut aussi l'occuper, ce qui est loin d'être le cas actuellement.
- Enfin, pour se limiter à quelques éléments incontournables, un effort additionnel devait être consenti au chapitre de l'encadrement technique et de gestion des exploitants agricoles. Il existe, pour une même production, d'énormes écarts d'une ferme à l'autre en termes de productivité et de prix de revient. Il a été démontré depuis longtemps que ces écarts ne se réduiront pas par la seule magie d'un paiement de compensation gouvernemental.
Voilà quelques exemples de ce dont une véritable politique agricole devrait être faite afin de ramener le peloton plus près du groupe de tête et de rendre notre agriculture moins vulnérable face à une économie irrémédiablement toujours plus ouverte.
Les mesures proposées actuellement ne sont pas de ce type et il est à craindre que notre agriculture, et encore davantage celle des régions moins favorisées demeurera fragile et continuera de reposer en bonne partie pour sa survie sur le soutien constant de l'État. Bref, elle restera la grande perdante.
Michel R. Saint-Pierre
L'auteur a été sous-ministre de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation de 1994 à 1998 et est l'auteur du Rapport Saint-Pierre (2009) sur les programmes de soutien à l'agriculture.