Une infirmière ne fait pas le printemps!

J’ai hésité à rédiger ce commentaire. Ne sommes-nous pas à une époque où même des professeurs d’université bénéficiant, pourtant, de la liberté universitaire s’autocensurent par crainte de conséquences plus ou moins sérieuses pour eux où pour leur environnement. Mon ami et collègue de recherche, Damien Contandriopoulos anciennement de l’Université de Montréal, l’a appris en osant questionner, voir critiquer des dysfonctions de notre système de santé. Pourtant, ces propos étaient toujours appuyés par de solides «données probantes». Mais, malheureusement pour lui, les chiffres et arguments qu’il présentait ne servaient pas les intérêts des bonnes corporations.

L’entrée en politique de Madame Gertrude Bourdon, présentée comme une infirmière devenue, selon les mots du journaliste du Soleil Normand Provencher, la «femme forte du réseau de la santé» m’a interpelée. Cette infirmière, présentée comme la future ministre de la Santé d’un éventuel gouvernement libéral a, au cours des 25 dernières années, occupé les postes de directrice générale du Centre hospitalier universitaire de Québec (2009 à 2012) et du CHU de Québec jusqu’à sa nomination en 2015, au poste de présidente-directrice générale du CHU de Québec-Université Laval. Jusqu’à tout récemment elle pilotait la construction du nouveau complexe hospitalier CHU de Québec-Université Laval. Un projet de 1,967 milliards de dollars.

Indéniablement, Mme Bourdon brille. Elle jouit d’une grande et excellente réputation. L’Ordre régional des infirmières et infirmiers de Québec offre même, chaque année, une bourse d’études Gertrude Bourdon qui profite à des étudiant.e.s universitaires. Sa notoriété transcende les frontières du Québec. Le 29 juin 2018, la gouverneure générale du Canada annonçait la nomination de Gertrude Bourdon au sein de l’Ordre du Canada.

Certains font de l’âgisme, d’autres font preuve de racisme ou de sexisme. Moi, face à l’entrée en politique de Mme Bourdon j’aurais eu tendance, comme quelques collègues, à faire preuve de disciplinarisme. Hourra! Enfin, une infirmière de haut calibre est promise à la plus haute fonction du ministère de la Santé. Oups! Mais non, l’habit ne fait le moine. Tout comme la couleur de la peau ou le genre ne permettent pas de situer une personne sur l’axe gauche-droite.

J’étais heureux à l’idée qu’une des promesses de la CAQ consistait à exiger la réouverture de l’entente signée entre les médecins spécialistes et le gouvernement des médecins Philippe Couillard et Gaétan Barrette. Point de programme partagé par les solidaires et les péquistes. De nombreux experts s’entendent pour dire que l’accroissement de la masse salariale des médecins spécialistes (pardonnez mon outrage. Les médecins ne sont pas salariés) a eu et aura une incidence sur tous les autres secteurs de la santé. Plusieurs experts estiment que, depuis 2010, les coupures dans les établissements de la santé ont été plus grandes que jamais auparavant dans l’histoire du Québec. La lourde tendance inflationniste du secteur de la santé s’illustre du fait que depuis des années les dépenses en santé s’accroissent plus rapidement que la richesse collective des Québécois et du reste des dépenses de l’État. Pas étonnant, dans ce contexte, que des secteurs comme l’éducation ou de l’assistance sociale souffrent de sous-financement.

Mais, Mme Bourdon ne semble pas partager ces éléments d’analyse. Pour justifier sa non-adhésion à la CAQ, Radio-Canada rapportait, le 20 aout dernier, le désaccord de Mme Bourdon à l’idée de rouvrir l’entente avec les médecins spécialistes. Plus encore. Elle aurait exigé un rehaussement de 8 % du budget de la santé. De toute évidence, Mme Bourdon ne s’abreuve pas à l’aune des mêmes «données probantes» que de nombreux chercheurs, dont le Dr Alain Vadeboncoeur (puisqu’il faut nommer des médecins), utilisent pour dénoncer, d’une part, cette entente qui gruge honteusement dans les budgets de l’État québécois et, d’autre part, l’organisation médico-centrée de notre système de santé.

Comment, sans rouvrir cette odieuse entente, la présumée future ministre de la Santé entend réduire le fardeau, mais, surtout, la souffrance vécue par de nombreuses infirmières dans le réseau de la santé? Souffrance qui atteint également les cadres. Au cours de l’été, j’ai discuté avec une infirmière-cadre du réseau de la santé qui, elle aussi, a fait le saut dans l’arène électorale. Elle me confia qu’à ses yeux de gestionnaire, il lui apparaissait que les différents acteurs du réseau de la santé ne faisaient plus preuve de résilience. Non… ils étaient tout simplement et majoritairement résignés. Triste réalité!

Investir dans la première ligne

J’aurais souhaité entendre Mme Bourdon nous parler du comment elle parviendra à investir dans la première ligne, dans la santé publique, dans la prévention et la promotion de la santé, dans la lutte contre la pauvreté — source intarissable de souffrance humaine, de mal-être physique et mental. Lors de l’entrevue qu’elle accorda à Guillaume Dumas le 29 août sur les ondes de la SRC, Mme Bourdon affirma «Moi je suis une infirmière… je suis faite forte». Une affirmation que je partage.

Oui, en effet, de nombreuses infirmières sont «faites fortes» pour supporter l’état actuel du réseau de la santé. Je pense, entre autres, à des infirmières comme l’IPSPL Isabelle Têtu et à l’équipe de SABSA qui, en basse ville de Québec, dans un climat de non-pérennité, offrent quotidiennement des soins à des clientèles souvent désaffiliées ou peu rejointes par le système de santé. Je pense à l’infirmière Émilie Ricard, enfin à toutes les Émilie Ricard qui, par passion, par souci de l’autre, tiennent à bout de bras un système de santé en manque de soin. Et je n’oublie pas tous ces préposés aux bénéficiaires et autres dispensateurs de soins qui, sur les départements, ne savent plus où donner de la tête à travers le carillon des cloches de chambre.

Dans la foulée de la crise infirmière qui suivit la sortie d’Émilie Ricard sur Facebook en janvier 2018, le Parti libéral avait et a toujours intérêt à faire du charme aux infirmières et infirmiers du Québec. Est-ce que la venue de Gertrude Bourdon dans l’équipe libérale fait partie de cette entreprise de charme? À la lueur de ce que j’ai entendu et lu à ce jour je ne crois pas que cette infirmière de grande renommée annonce un doux printemps dans le système de santé.

Bernard Roy, Ph.D., professeur titulaire, Faculté des sciences infirmières, Université Laval