Notre lecteur rappelle qu'il y a plus de 70 nations autochtones parlant au moins 50 langues différentes au Canada, chaque nation ayant sa culture propre. Et moins de la moitié des nations du Québec auraient une langue écrite. Voilà pourquoi il faut laisser le temps aux commissaires de diriger cette enquête à nulle autre pareil.

Une enquête sur les femmes autochtones plus complexe qu'il n'y paraît

Depuis un bon moment, les médias rapportent que l'enquête nationale sur les femmes autochtones ne va pas bien. On fait état de démissions les unes après les autres. Motifs : manque de leadership, logistique, etc. Des commissaires demandent d'ajouter deux ans au calendrier prévu. Les mots femmes autochtones et Premières Nations évoquent une faible réalité démographique, une réalité minuscule.
Il m'étonne que ne soit pas toutefois rappelé le fait qu'il y a plus de 70 nations autochtones parlant au moins 50 langues différentes au Canada, chaque nation ayant sa culture propre. Et moins de la moitié des nations du Québec auraient une langue écrite. Les nombres sont trompeurs. Se peut-il que ce monde dit autochtone au Canada corresponde à une réalité plus complexe que l'Union européenne avec ses 27 ou 28 pays membres?
L'une des commissaires soulignait que dans nombre de ces nations, les décisions se prennent par consensus et non au moyen d'un vote. Une autre souligne que les salles dans lesquelles se déroulent des entrevues ou des délibérations sont des créations des forces colonisatrices... Ces lieux physiques de travail ne constituent pas un environnement immédiat qui convient. 
Il est très difficile d'imaginer le cheminement, les passerelles, le langage que doivent utiliser les commissaires et leurs aides pour établir les faits dans des sociétés aussi différentes les unes des autres. Par exemple, comment s'y prendre pour parvenir à obtenir des femmes des témoignages dans le respect de la culture d'appartenance propre à chacune, et ce, sans craindre que ces témoignages leur créent des problèmes d'insécurité physique?
En raison des précautions à prendre à cause de la multiplicité des cultures, je ne serais pas étonné que le temps nécessaire pour avancer d'un pas soit cinq fois plus long que pour une enquête au sein d'une société culturellement homogène. Si le mot employés pour décrire la réalité des autochtones au Canada a la même signification que celle qu'on lui accorde habituellement, une instance «représentative» de ces 70 nations parlant 50 langues serait quelque chose comme une ONU de plus petite taille.
Le déroulement de l'enquête sur les femmes autochtones est indûment comparé au déroulement d'autres enquêtes. Les commissaires elles-mêmes pourraient être tentées de s'adonner à de telles comparaisons. Je souhaite que les commissaires poursuivent leur travail au rythme que leur impose la diversité des cultures d'appartenance des femmes - et aussi des hommes -, qu'elles doivent nécessairement rencontrer, et que les autorités gouvernementales et les médias acceptent un processus de déroulement d'enquête à nul autre pareil dans notre histoire.
André Juneau, Québec