Une crise des conditions de travail dans les CPE

Le réseau des CPE a été constitué vers la fin des années 90 par Pauline Marois à partir des garderies existantes. Valorisant le principe de l’accès à la garde d’enfants pour tous, Marois réussi le tour de force de mettre en œuvre un réseau de «garderies à cinq dollars» qui, outre son faible coût pour les jeunes familles, avait comme objectif l’accessibilité universelle. Le réseau était peu coûteux avec un accès mieux géré qu’auparavant. Mais tout cela était trop beau pour durer. En 2015, la contribution de cinq dollars exigée des parents fut modifiée à la hausse. Depuis 2017, les coûts de garderie de la petite enfance se sont accrus sensiblement pour les familles dont le revenu familial annuel excède 51 000$.

Le réseau de CPE compte maintenant 1562 installations et gère plus de 95,000 places. Mais il n’est pas unique. S’ajoutent 715 garderies subventionnées offrant 47 000 places. Certains CPE possèdent des coordonnateurs de gardes en milieu familial, il y en a 161, pour plus de 91 000 enfants. Tous ces organismes doivent respecter la politique de prix de gardiennage établie par le Ministère de la famille. À cela s’ajoutent 1232 garderies privées non subventionnées, dispensées de l’application des tarifs gouvernementaux, qui offrent plus de 67 000 places.

Au total au Québec, plus de 300 000 enfants en bas âges transitent quotidiennement dans les installations de gardiennage.

Des grèves éclatent un peu partout dans les CPE. Il y a donc problème en la demeure. La syndicalisation a pénétré uniquement les CPE, les autres garderies privées (subventionnées ou non) ne se sont pas prêtées à la syndicalisation. Le système de dialogue social mis en place est original. Il comprend trois niveaux de négociation. Le niveau national règle les échelles de salaire, les assurances collectives et le régime de retraite. Les autres enjeux de négociation comme les horaires de travail ou les choix de vacances sont réglés soit au niveau régional, soit au niveau local.

Les patrons des CPE sont tenus d’appliquer l’échelle salariale nationale, par exemple, un salaire variant de 16$ à 25$ l’heure pour les éducatrices, mais pas les autres éléments de l’entente nationale comme les régimes d’assurance et de retraite. Quant aux garderies privées, subventionnées ou non, les conditions de travail de leurs salariés sont discrétionnaires. Les patrons des CPE ont formé des associations ici et là. Aucune ne les représente tous. Cela limite d’ailleurs la capacité syndicale de négocier une convention collective nationale pour le personnel des CPE comme c’est le cas pour les employés du secteur public au Québec.

Pour les employeurs, la solution passerait par une plus grande décentralisation des décisions vers le local alors que les syndicats voudraient développer les conditions de travail en recourant à une plus grande coordination régionale ou nationale. Mais lorsque les syndicats frappent à la porte de l’État, celui-ci les redirige vers le niveau local en panne de moyens. L’intensité des problèmes des salariés fluctue d’un CPE à l’autre. Nonobstant ces contraintes, les conditions de travail des éducatrices se sont améliorées mais tout est loin d’être réglé.

Pour le Gouvernement, les CPE sont devenus une épine au pied. Par conséquent, l’État réoriente sa politique de gardiennage de la petite enfance vers le secteur privé, non syndicalisé et moins susceptible de lui soumettre les problèmes des salariés. Ainsi, la privatisation du secteur de la petite enfance s’est accentuée au point où certains CPE se retrouvent en pénurie de clientèle. Mais les CPE offrent un gage de qualité que le système privé ne saurait offrir avec autant d’amplitude. Leur œuvre est exemplaire. Ils méritent de poursuivre leur aventure dans la prise en charge de la petite enfance, notre bien le plus précieux.

Jean-Claude Bernatchez
Professeur titulaire en relations de travail
Université du Québec à Trois-Rivières