Un vieux fond bleu

POINT DE VUE / Les États-Unis ne se résument pas à Donald Trump pas plus que le Brésil à Bolsonaro. La France du mariage pour tous, comme celle de l’Occupation, a révélé l’autre partie d’elle-même. De la même façon, il n’y a pas UN Québec, il y en a au moins deux.

Nous avons été des canadiens-français, et nous pensions que ce monde était révolu à jamais. Notre nationalisme avait été identitaire, frileux, replié sur lui-même. Dans ce passé pas si lointain, nous avions craint l’immigration comme la peste, surtout quand ces étrangers n’allaient pas prier aux mêmes Églises que les nôtres. Nous étions un peuple enfermé dans son huis clos, à se raconter ses peurs, mais nous avions la province belle.

Il y a une soixantaine d’années, un formidable vent de changement a balayé ce vieux monde. Si chaque génération depuis la Conquête avait porté, marginalisés, son lot de réfractaires à cette soumission, ils prenaient alors le haut du pavé et transformaient, partout et à tous les niveaux, notre société. Ce Québec novateur, emballant, brisait enfin ses carcans et définissait un modèle de développement, émancipateur à bien des égards.

Longtemps, nous avons cru que l’un était la représentation de notre passé, alors que l’autre portait notre avenir. Le Parti québécois avait définitivement avalé, et relégué aux marges, ce vieux fond bleu. Maurice Duplessis était devenu une statue et nous regardions ailleurs. Enfin.

Est-ce un sentiment d’échec, celui de ne pas s’être rendu au pays, qui explique cette résurgence d’un passé qu’on nous lance au visage comme le reflet de notre avenir? Le nouveau Premier ministre, jouant au bon père de famille, protecteur de la nation, nous dit qu’il faut avancer par en arrière. Alors, allons-y: limiter l’immigration devient notre droit national face au multiculturalisme assimilateur; la laïcité devient sujette à tous les détournements identitaires; la loi fédérale est trop permissive sur la légalisation du pot; Ottawa ne nous empêchera pas de mettre un peu de privé dans notre système de santé.

Le PQ, dans ce grand jeu de la patrie, devient le faire-valoir de la CAQ. Ainsi, il soutient le projet de loi 21 sur la laïcité, mais en veut plus: il faut l’étendre aux garderies. Son chef parlementaire déchire sa chemise à propos du programme Éthique et culture religieuse, comme si le feu était pris. Parions que François Legault voudra garder en face de lui un PQ diminué à ce mauvais rôle.

Faut-il répéter que remuer les préjugés à l’égard de minorités religieuses, comme le font la CAQ et le PQ, brasse des eaux boueuses qui dessinent de mauvais lendemains? Francine Pelletier nous rappelle qu’il a fallu bien des années avant que nous puissions parler de l’attentat de la Polytechnique pour ce qu’il était, un attentat contre les femmes. Combien de temps mettrons-nous à assimiler ce qui s’est passé à la grande Mosquée de Québec en janvier 2017?

Que dire de ce mensonge assimilant l’adversité au projet de loi 21 à une adhésion au multiculturalisme canadien, ou pire, faisant l’équation avec les secteurs de la société, à l’époque, opposés à la loi 101? L’argument ultime devenant celui de notre fatigue collective, qu’il faut donc mettre ce débat derrière nous; ou encore celui de notre droit d’affirmation nationale, d’être ce que nous sommes. Sommes-nous vraiment devenus cela?

Le projet de loi 21 s’attaque à un droit fondamental enchâssé dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. Le gouvernement Legault va utiliser des clauses de dérogation ayant pour effet de suspendre ces droits fondamentaux et l’application de notre propre Charte des droits et libertés de la personne. Nous nous enfonçons, et manifestement nombreux sont ceux qui préfèrent ne pas le voir.

Louise Arbour, dans une récente allocution, mentionnait qu’il serait probablement impossible, dans le contexte international actuel, d’adopter une telle déclaration universelle des droits. Nous ne faisons pas bande à part. Le ciel est peut-être bleu, mais le fond de l’air est lourd, et ça sent mauvais.