L'auteure du texte dénonce les mots du maire à l'endroit de la dame emprisonnée pour des amendes impayées.

Un peu de volonté, vous dites, M. Labeaume?

En réaction au dossier «En prison pour amendes impayées» publié dans Le Soleil

Je travaille comme médecin auprès d’une clientèle défavorisée de Québec, et lire qu’il faut «un peu de volonté» ou qu’il faut «se forcer» pour s’en sortir m’a donné le dernier coup de pouce pour prendre le temps d’écrire cette lettre. Évidemment que la volonté et l’effort sont incontournables dans tout avancement, mais la façon dont nous abordons parfois la question de la volonté comporte un risque majeur : celui de présumer que la personne est dénuée de volonté, ou que l’échec ne tient que d’un manque d’efforts.

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L’affaire de Valérie Brière, puisque dans ce cas l’histoire porte un nom, illustre bien ce que vivent de nombreuses personnes dans l’ombre de l’anonymat et du manque de parole : la pauvreté, la violence, les problèmes de santé, les problèmes avec la justice, la parentalité avec peu de moyens. Mais par-dessus tout, la stigmatisation. Il est si facile de dire qu’il ne suffit que «d’un peu de volonté» pour se refaire… Et s’il y a consommation de substances en plus, la méconnaissance et le jugement négatif feront dire à plusieurs qu’il suffit encore une fois de «vouloir» pour s’en sortir.

Je peux vous assurer, Monsieur Labeaume, que je rencontre tous les jours dans mon bureau des gens pleins de volonté, de bonne foi, et intelligents, mais qui se heurtent depuis l’enfance à des conditions de vie qu’ils n’ont pas choisies et qui sont très peu favorables à suivre la route standard que leur impose notre société. Je vois des gens qui se démènent au quotidien, mobilisés par de nobles objectifs : reprendre leur santé en main, se refaire une place dans la société, se sentir utiles, reprendre les études abandonnées, payer leurs comptes et leurs dettes, donner le meilleur possible à leurs enfants. Je n’ose pas imaginer l’effet produit dans le cœur de ces gens quand ils entendent dire qu’il leur faudra plus de volonté.

Et quant à la question de l’emprisonnement pour amendes impayées, je crois en effet qu’une réflexion approfondie s’impose. Mais j’irais encore plus en amont dans cette réflexion : n’y a-t-il pas un débat à tenir autour du fait de donner des contraventions à une personne qui quête ou fait du squeegee? Ces comportements ne sont-ils pas le reflet d’un manque important de ressources? Comment imaginer que la réponse adéquate soit de distribuer des contraventions? Il me semble que cela ne fait qu’approfondir la situation de pauvreté des gens touchés, et par différentes façons : en augmentant le fardeau financier, en se débattant avec le système de justice au lieu de mettre temps et énergie à développer une meilleure autonomie. Imaginez tout ce qui peut se perdre au bout de 101 jours de détention : perte de logement, perte de la garde des enfants, interruption de scolarisation, perte d’emploi, perte de réseau social, perte de confiance en soi et envers le monde entier… Croyez-vous vraiment qu’à la sortie de cette période de détention, quand tout est à recommencer (une fois de plus!), cette personne s’est réellement rapprochée d’une vie plus satisfaisante pour elle et pour le reste de la société?

Dre Violaine Germain, Québec