Un magnifique arc d'amour

Le croiriez-vous, elle débute par une jambette. Et se prerpétue par un magnifique arc d'amour (long de 15 412 km scupuleusement mesurés grâce à Google) qui va de la porte d'un logis de notre Limoilou jusqu'à celle d'une maison des Philippines.
Le croiriez-vous, elle débute par une jambette. Et se prerpétue par un magnifique arc d'amour (long de 15 412 km scupuleusement mesurés grâce à Google) qui va de la porte d'un logis de notre Limoilou jusqu'à celle d'une maison des Philippines.
C'est tout simple. Il y a six ans, un charmant québécois, que j'appellerai Albert, entre seul dans un restaurant de notre belle Québec. Où une gentille touriste (à qui, pour être discrète, je donne le nom d'Anna) est déjà attablée avec un couple d'amis. Comme elle veut se rendre «au petit coin», elle sort une jambe de l'allée au moment précis où Albert arrive à sa hauteur. Notre homme plonge face contre terre, et la belle, confuse - le mot est faible -, se répand en excuses, mais lui, bon vivant, est mort de rire si vous me permettez le jeu de mots.
«Vous êtes seul? Faites-nous le plaisir de manger avec nous.» L'atmosphère est enjouée et ponctuée de rires. La belle est de descendance à la fois chinoise et espagnole et travaille pour l'ONU dans son pays, les Philippines. Elle parle chinois, grec, thailandais, vietnamien et anglais, mais le français lui échappe complètement. Albert, lui, parle français et «baragouine» quelques mots d'anglais. Les deux autres ne parlent guère que l'anglais.
Reste que notre tablée de quatuor est la plus bruyante du restaurant. On se raconte et on rit, on n'a pas vraiment saisi, mais on s'explique en gesticulant et on dessine je ne sais quoi sur un bout de papier, et tout heureux de se comprendre enfin, on éclate d'un grand rire. Le couple ami doit quitter le lendemain, mais Anna restera chez nous 12 jours encore.
Douze jours pendant lesquels ils commenceront à se connaître. Un peu plus chaque jour. Car vous pensez bien qu'Albert s'est proposé comme guide pour la belle Philippine. Il lui fait admirer tous les beaux endroits de Québec et des environs. Leurs conversations, joyeuses toujours, sont laborieuses, mais ils se regardent droit dans le yeux. Et c'est étonnant comme des yeux peuvent être polyglottes.
Sont-ils en amour, demandez-vous? C'est l'été, l'heure est à la fête, en profitent-ils pour vivre une courte, mais bien agréable aventure? Eh bien non. Ils gardent une distance, mais se promettent d'échanger des courriels (avec traduction Google). Albert s'inscrit ensuite à un cours d'anglais, pendant qu'elle, dans son lointain pays, s'acharne à comprendre un peu le français.
Les mois passent et nos héros, grâce à Skype, se voient et se parlent tous les jours. Ils se parlent longuement. À 15 000 km de distance, ils se sentent de plus en plus près l'un de l'autre. Albert fait alors les démarches nécessaires, s'envole pour le bout du monde et les retrouvailles les confirment dans ce qu'il savait déjà : chacun d'eux a trouvé son âme soeur.
Divorcés tous les deux depuis des années, il a 52 ans et elle 39. Elle a une grande fille et lui un fils. Leur mariage est célébré là-bas, dans la joie et la simplicité. Mais l'avenir ne sera pas facile, car elle ne peut quitter définitivement les Philippines et lui doit habiter au moins six mois par année au Canada. «Nous avons longuement pesé le pour et le contre, dit-il, et décidé de vivre avec ces contraintes. Nous sommes toujours ensemble, même quand l'immensité nous sépare. Il y a six ans de cela et le miracle tient toujours.»
Albert! Où ai-je découvert ce phénomène, demandez-vous? À l'hôpital, chers lecteurs, où il était mon voisin de lit. J'étais là pour un court séjour, mais lui en était à sa cinquantième journée d'hospitalisation. En dépit de l'amabilité du personnel, il en avait marre, c'est sûr, mais ne se plaignait jamais et souriait à tout le monde.
Pendant une heure, matin et soir, je l'entendais parler à sa femme. Indiscrète malgré moi, j'ai vite été fascinée. Il s'en est aperçu et nous a présentées l'une à l'autre. Yeux magnifiques, belle chevelure et grand sourire, elle m'a gentiment saluée. Albert et moi sommes devenus amis et, pendant les trois jours suivants, avons beaucoup causé.
Sa vie n'a pas été facile. Il nait au Lac Saint-Jean et perd ses parents encore enfant. Il est confié à une famille d'accueil dont le père est très violent. Les coups, il connaît. À 17 ans, il rejoint sa soeur à Québec, se trouve du travail sur un chantier de construction et se jure de prendre sa retraite à 50 ans (ce qu'il a réussi). Puis, il devient rapidement opérateur de machinerie lourde et trvaille dans le Grand Nord.
La vie est rude là-haut, à cette époque surtout où les installations se limitent au dortoir et aux réfectoires. Les périodes de travail ardu altèrnent avec les trop courts congés «en bas». Vers la fin de la vingtaine, Albert se marie et devient père d'un petit garçon. Mais celui-ci n'a pas encore un an quand sa soeur lui annnonce, au téléphone, que sa chère épouse est disparue après avoir complètement vidé la maison. Des années plus tard, il apprendra qu'elle a suivi un autre homme.
Sa soeur, à qui il voue une reconnaissance infinie, devient une seconde mère pour son petit garçon. Lui, pourvoyeur de cette nouvelle famille, rêve là-haut à son enfant et ne le quitte pour ainsi dire pas pendant ses congés à Québec. Il croit toujours à l'amour, mais se résigne à ce que ne soit pas pour lui.
Et voilà où en était Albert quand il a rencontré Anna. Depuis, il passe la moitié de l'année aux Philippines et les autres mois ici. Elle, elle a fait chez nous de plus courts séjours, mais redoute encore énormément l'hiver. Pendant son deuxième séjour là-bas, Albert s'est fait offrir une petite plantation de riz. Anna se disant heureuse de quitter la grande ville pour un coin à la campagne, il en fait l'acquisition.
Une dizaine de familles travaillent et vivent sur cette plantation dans les cabanes qui ne méritent même pas ce nom, se scandalise Albert. Il les fait rénover et y fait amener l'eau courante et l'électricité. Il accordera aussi une généreuse augmentation de salaire à tous. Anna, sa fille, qui est devenue sa fille aussi, insiste-t-il, et lui s'installent dans la maison des maîtres, qui, loin d'être une belle villa, est quand même confortable.
Je ne connais rien au riz, dit-il. C'est elle qui dirige la plantation. On y récolte annuellement 120 000 poches de riz. Pas de quoi devenir riche, mais assez pour générer un léger profit. Il n'en demande pas plus.
Le 8 novembre dernier, quand Haiyan a déferlé sur les Philippines, il a cru mourir d'angoisse. Il n'a pratiquement pas dormi pendant quatre jours. Téléphonant aux ambassades, à des amis là-bas, à des connaissances jusqu'en Chine, il s'est senti renaître quand, les communications s'étant un peu rétablies, il a su que le terrible typhon s'était arrêté à quelque distance de l'endroit où se trouvait sa si chère femme.
Il devait retourner là-bas en janvier, ses ennuis de santé vont l'obliger à retarder un peu son voyage. Lors du grand jour, il commandera du poulet Kentucky pour toute la tribu, enfants et adultes le fêteront, et lui, il rerouvera celle qui est, précise-t-il, son amie, sa confidente, sa maîtresse et sa femme. Elle aussi rêve à ce beau jour.
Il ne me reste, chers lecteurs, qu'à leur souhaiter tout le bonheur qu'ils méritent. Et à nous, de nous réjouir de ce que les miracles soient encore possibles, quoiqu'on en dise.
Isabelle Lefrançois, Saint-Augustin-de Desmaures