«Je voudrais seulement être soigné. Et si possible avec un minimum de respect», réclame l’auteur de ce texte.

Un grain de sable dans le bloc opératoire

Vendredi 1er décembre 2017. Hôpital Saint-Francois-D’Assise, Québec.

Aujourd’hui, ma chirurgie a été annulée pour la seconde fois. Après une journée entière de presque-nudisme sous la jaquette, l’estomac vide depuis la veille et dans une salle d’attente où des inconnus complètement habillés entrent et sortent continuellement. Comme on peut le voir, après donc une belle journée de plaisir dans la dignité et le confort. Il paraît que d’autres vont au spa, mais ils n’ont pas d’aussi belles jaquettes. Ce rituel est apparemment la procédure pour tout le monde. Sauf pour l’attente qui dans mon cas était vraiment longue et inutile. En contrepartie, tout le monde est soigné. En principe.

Sauf qu’en réalité, tout le monde n’est pas soigné. Aujourd’hui, c’était encore moi; pour la seconde fois. Subir cette pénitence pendant cinq heures et être finalement expulsé sans avoir vu un médecin, c’est assez humiliant. En sortant de l’hôpital après cette journée j’ai eu le sentiment de n’être rien. Juste un grain de sable dans la planification du bloc opératoire. Un problème d’horaire facilement résolu. La dignité du malade est un concept étrange qui doit faire sourire les médecins lorsqu’ils sont entre eux. Je suis sûr que dans les salles de garde, il se raconte des blagues hilarantes sur le sujet.

Cela fait plus d’un an que j’attends cette chirurgie et je ne m’étendrais pas ici sur mes douleurs et ma qualité de vie actuelle. Personne n’aime les pleurnichards et puis je ne suis pas au seuil de la mort. Pas encore. D’autres ont des besoins plus urgents que moi. Il y a quelques jours, les médias ont rapporté le cas d’un homme mort dans une ambulance en Gaspésie parce que les urgences de l’hôpital venaient de fermer légèrement en avance. Dans le même mois de novembre, mais cette fois à Québec, un autre est mort parce que l’ambulance n’est pas venue. Au mois d’août, à Sept-Îles, un jeune homme meurt devant l’hôpital sans que personne ne sorte pour le secourir. Incroyable, mais vrai. Un petit garçon en février à Montréal, une petite-fille de 6 ans à Jonquière en octobre, un homme de 35 ans à Hull. La liste est longue et effrayante. Et je ne peux m’empêcher de remarquer qu’au pays, on meurt souvent dans les bras glaçants et immobiles des services de santé.

Être soigné

Je n’en suis pas encore là et malgré les risques, après une radieuse année d’attente, j’aimerais peut-être, sans vouloir abuser de quoi que ce soit, avec humilité et en baissant les yeux, quand tous les autres seront passés, après les pauses et les vacances, si tout va bien et s’il reste un peu de temps, être soigné.

Après ces deux annulations, je comprends que mon médecin n’est pas très motivé par mon cas. Il ne s’agit pas d’une vie à sauver. Juste une petite opération routinière sans prestige pour ce jeune praticien ambitieux. Puisqu’il n’est pas intéressé, puis-je alors être opéré par quelqu’un d’autre. Un apprenti? Un retraité? Un diplômé de l’école vétérinaire? Je ne suis pas regardant. Avec de la bonne volonté et un tutoriel sur YouTube, on peut faire quelque chose. Je voudrais seulement être soigné. Et si possible avec un minimum de respect. Par exemple, si ma chirurgie est prévue à 15h, je ne devrais pas être convoqué à 10h du matin. J’ai une vie et j’aimerais être traité comme un humain. Pas comme un colis. Et enfin, si le respect est trop compliqué à mettre en œuvre, alors continuons comme d’habitude.

Mais il est fort possible que je n’obtienne rien du tout. Ni le respect ni les soins. C’est pathétique, mais déposer une plainte est la seule chose que je puisse faire. Pathétique parce que ça ne me soignera pas, ça n’aidera pas mon prochain et ça ne changera rien. Cela canalisera ma frustration pendant quelques semaines; jusqu’à ce qu’on m’annonce qu’après examen des faits, aucun manquement n’a été observé. Les annulations successives étaient dues à des cas de cancer plus urgents et ma plainte est donc classée sans suite.

Il me restera donc à attendre une année miraculeuse ou il n’y aura aucun cas de cancer au Québec pour obtenir mon tour. En attendant, je suis à l’abri des erreurs médicales.

Paul Lopez, Québec