Il faudra «cesser d'accepter qu'on joue sur tous les tableaux, tantôt des droits individuels, tantôt de ceux inscrits dans la diversité communautaire, pour prétendre à un véritable engagement de toutes les personnes qui se disent citoyens du Québec», estime l'auteur.

Un discours flou sur le vivre-ensemble au Québec

Le vivre-ensemble est devenu un leitmotiv dans le discours autoréférentiel de la société québécoise, comme s'il s'agissait d'un mode de vie collectif apparu récemment. Cette conception est pourtant directement liée aux dynamiques sociales construites au fil des siècles en Europe, bien évidemment surtout en France et en Angleterre en ce qui nous concerne. C'est dans le creuset de l'histoire des sociétés européennes, des conflits générés entre diverses classes de citoyens de ces populations, que se sont forgées des institutions sociales et culturelles spécifiques pour contrer ces revendications.
À ces façons de se constituer historiquement se sont ajoutées les pratiques coloniales assoyant leur domination sur des discours politiques et juridiques variés. Il en est résulté des dynamiques sociales liant la mise à l'écart hégémonique raciale à un cadre juridique et politique visant parfois l'assimilation, parfois des formes de reconnaissance des spécificités culturelles des communautés indigènes. 
Quelles que soient les mesures adoptées par les sociétés européennes dans la foulée des dominations coloniales, elles ont été confrontées à la diversité de ces populations, ainsi qu'à leur volonté de sauvegarder leurs repères culturels. Faire valoir ses droits comme individu, mais également en tant que membre d'une communauté, qu'elle revendique une spécificité ethnique, raciale, linguistique, religieuse, ou sexuelle, sert désormais d'ensemble de référents fondamentaux jugés universels et applicables à l'échelle planétaire. Un cadre de référence, faut-il le rappeler, largement inspiré de l'histoire et la tradition impériales britanniques.
Toutefois, et on ne peut plus paradoxalement, cette double référence au respect des droits individuels d'une part et à la légitimité des revendications des multiples regroupements qui composent désormais nos sociétés, d'autre part, s'oppose à toute véritable volonté de constituer le vivre-ensemble en privilégiant plutôt le vivre chacun-pour-soi.
Ainsi, si je me considère lésé dans mes droits individuellement, ou plus largement en tant que citoyen, je peux me présenter devant les instances appropriées pour en débattre. Par ailleurs, si je suis membre d'un regroupement, quelle que soit l'extension qu'on attribue à cette instance (p. ex., nation, communauté), je peux également mobiliser ce regroupement pour défendre nos revendications dans un cadre social et politique similaire à celui qui prévaut pour chaque individu.
Chanter l'importance du vivre-ensemble sur toutes les gammes, dénoncer les dangers du repli sur soi en refusant de s'ouvrir à la diversité sociale et culturelle, s'avère certes louable. Il n'en faudra pas moins cesser d'accepter qu'on joue sur tous les tableaux, tantôt des droits individuels, tantôt de ceux inscrits dans la diversité communautaire pour prétendre à un véritable engagement de toutes les personnes qui se disent citoyens du Québec. Sans quoi, le mantra sans cesse répété du respect de la diversité et du multiculturalisme ne sera qu'imposture.
Serge Genest, Québec