L’auteure de cette lettre raconte une journée à la plage durant la pandémie.
L’auteure de cette lettre raconte une journée à la plage durant la pandémie.

Un bel après-midi de déconfinement à la plage

POINT DE VUE / Je me trouvais, un après-midi de mai, allongée sur une des plus belles plages de ma région. Le soleil, très haut dans le ciel, me chauffait la peau comme en plein mois de juillet.

C’était en effet un de ces premiers week-ends de chaleur annonçant l’été. Le ciel était bleu, des gens se promenaient le long de la plage, des petits bateaux de pêche commençaient à affluer à la marina et des amis se retrouvaient sur la plage pour partager leurs histoires. À certains moments, quelques kayaks et planches de paddle faisaient leur apparition à une cinquantaine de mètres du rivage tandis qu’à d’autres moments des cyclistes ou familles passaient en vélo dans le parc qui bordait la plage. Tous riaient, profitaient du soleil et semblaient heureux de passer une aussi belle journée au bord de l’eau. 

C’était un de ces moments magiques où, avec cette chaleur nouvelle, cette gaieté ambiante et la reprise des activités estivales, on ne pouvait profiter que de l’instant présent et le savourer, comme si cela faisait une éternité que nous n’avions pas connu un moment aussi simple et agréable à la fois.

Cela faisait en effet deux semaines que le processus de déconfinement de la province avait commencé. Après presque deux mois d’isolement à la maison, les gens semblaient heureux de pouvoir socialiser de nouveau, recommencer certaines activités, sortir pour profiter du beau temps et apprécier un si bel après-midi, sans se soucier des évènements qui les avaient tant bouleversés les semaines précédentes. Épidémie, deuils, pertes d’emploi, drames dans les CHSLD, arrêt de l’économie, course incessante des gouvernements aux masques, etc., chacun avait en effet surmonté ses propres épreuves durant la crise. Mais tous semblaient ce jour-là sur la même longueur d’onde et plus paisibles que jamais, comme si cette magnifique journée ensoleillée les avait plongés dans un rêve le temps de quelques heures.

J’étais moi-même profondément immergée dans ce rêve jusqu’à ce qu’un cri non loin de moi me précipite de nouveau dans la réalité. Cette exclamation venait en effet d’une jeune fille, assise au sein d’un groupe de jeunes, à une dizaine de mètres de ma serviette, lorsqu’elle aperçut marcher sur la promenade un de ses amis. 

Celui-ci vint vers elle et s’assit au sein du groupe, agrandissant le cercle déjà tracé, et entama de nombreuses discussions avec les autres jeunes. C’est alors qu’une multitude de questions me traversa la tête en observant tour à tour le groupe de jeunes et les autres individus sur la plage : «Est-ce que le groupe de jeunes assis en cercle chacun sur leur serviette respecte assez la règle de la distanciation sociale? Ont-ils véritablement le droit d’être réunis ici aussi nombreux? Est-ce que les cinq enfants qui jouent au ballon aux abords du parc sont de la même famille et vivent sous le même toit? Est-ce que la mère de famille qui vient de jeter son gobelet de crème glacée en soulevant le couvercle de la poubelle à l‘entrée de la plage s’est bien nettoyé les mains avant de s’occuper de son jeune enfant? Est-ce que les gens qui ne portent pas de masque sur la plage sont plus à risque de contracter le virus? Mais au fait, pourrons-nous même nous baigner cet été? Si oui, devrons-nous nager en gardant toujours deux mètres de distance avec les autres?» 

D’autres interrogations plus habituelles telles que «Quand réussirons-nous à retrouver une vie normale?» et «Pourrons-nous vraiment retrouver la vie que nous avons toujours connu avant?» ont alors resurgi et m’ont fait passer en quelques minutes d’un état de complète plénitude à une anxiété extrême. 

Alors, avec l’étourdissement soudain causé par toutes ces interrogations répétitives et que je ne saurais oublier pendant des années, je me suis rallongée sur ma serviette et j’ai fermé les yeux. 

Le soleil continuait de chauffer ma peau et j’entendais de nouveau les gens rire autour de moi. C’est alors que je me suis sentie de nouveau apaisée et que j’ai souri en pensant : «Profite de ce moment si rare et précieux, profite de la chance que tu as aujourd’hui d’être ici! Mets tes craintes de côté et ais confiance en la vie! Fais confiance aux gens pour respecter les consignes, au gouvernement pour prendre les bonnes décisions et à la science pour trouver un remède, car c’est ensemble et seulement ensemble qu’un meilleur avenir se profilera à l’horizon!»

Victoria Gaudry est diplômée de la maîtrise en Études internationales de l’Université Laval. Agente des programmes pour l’organisme French for the future à Ottawa, elle est également analyste en politique étrangère et en sécurité pour le média axé sur les affaires internationales Horizons Stratégiques.