«Trump, et autres démagogues du genre, abusent d’un calcul utopiste que font certains de leurs partisans. La prémisse d’une utopie est que tous ceux qui adhèrent à l’idéologie, qui conduit à cette utopie, trouveront le bonheur pour toujours», écrit Jonathan Goyette, professeur en économie du développement et de l’environnement à l’Université de Sherbrooke.
«Trump, et autres démagogues du genre, abusent d’un calcul utopiste que font certains de leurs partisans. La prémisse d’une utopie est que tous ceux qui adhèrent à l’idéologie, qui conduit à cette utopie, trouveront le bonheur pour toujours», écrit Jonathan Goyette, professeur en économie du développement et de l’environnement à l’Université de Sherbrooke.

Trump et l’économie politique de la haine

Jonathan Goyette
Jonathan Goyette
Professeur en économie du développement et de l’environnement à l’Université de Sherbrooke
POINT DE VUE / Imaginons ceci: une campagne électorale où plane la menace d’un conflit civil. Le président sortant a placé ses acolytes dans différents ministères. Il use de discours inflammatoires, incite à la violence. Il discrédite ses opposants sur la base de leurs origines, liens familiaux, d’inventions haineuses. Il pense déjà à recompter les votes avant le dévoilement des résultats de l’élection. Tout un appareil de coordination a été mis en place pour affecter les croyances des électeurs, notamment grâce aux médias qui participent à la propagande et des groupes militants qui attisent la menace de la violence.

Facile à imaginer avec les événements au sud de la frontière, n’est-ce pas? Toutefois, en écrivant ces lignes, je pensais aux élections de l’an 2000 en Côte d’Ivoire. J’y ai observé ce scénario, depuis mon appartement, isolé non pas à cause d’un confinement sanitaire, mais de couvre-feux imposés par les militaires de ce pays d’Afrique subsaharienne. Ce que nous observons aux États-Unis aujourd’hui, c’est un scénario électoral de pays en voie de développement dont les institutions démocratiques seraient défaillantes.

À quelques variations près, c’est le scénario de la Côte d’Ivoire, du Kenya, d’États indiens, etc., à diverses reprises. Nous y retrouvons les ingrédients de conflits ethniques, des guerres religieuses et idéologiques à travers l’histoire.

À force d’observer l’histoire se répéter, une question s’impose. Pourquoi les masses populaires servent-elles les intérêts de l’élite? D’aucuns affirmeront que les croyances, l’idéologie, expliquent ces mouvements de masse. Trump, et autres démagogues du genre, abusent d’un calcul utopiste que font certains de leurs partisans. La prémisse d’une utopie est que tous ceux qui adhèrent à l’idéologie, qui conduit à cette utopie, trouveront le bonheur pour toujours. L’utopie acquiert ainsi une valeur morale infinie. De cette prémisse découle ensuite la question suivante : supposons que le sacrifice d’une personne permet de sauver, disons, cinq âmes, combien de personnes devrions-nous sacrifier lorsqu’une idéologie permet d’en sauver des millions?

Car, en suivant une telle logique, le seul rempart à la réalisation d’un monde meilleur, ce sont les gens qui s’opposent à l’utopie proposée. Cette rhétorique fallacieuse se retrouve implicitement, et parfois très explicitement, dans les intégrismes religieux, les nationalismes qui stigmatisent des rivaux sur des bases identitaires (ethniques, religieuses, politiques, etc.), comme le suprématisme blanc et le nazisme.

Toutefois, les recherches sur l’économie politique de la haine suggèrent que l’idéologie n’est qu’un moyen, utilisé par une élite identitaire, pour atteindre un objectif beaucoup plus terre-à-terre que le bonheur universel. Ces théories du complot, ces idéologies basées sur des marqueurs identitaires — «eux contre nous», «les fils de la terre versus les étrangers» —, permettent à cette élite de s’approprier les biens publics, la domination culturelle, et ultimement le pouvoir et le contrôle des ressources d’un territoire.

Un mécanisme par lequel cette élite peut atteindre cet objectif consiste à un pervertissement de la lutte des classes sur la base de marqueurs identitaires. En effet, dans une situation où les pauvres sont en surnombre, mais n’ont pas les ressources pour s’attaquer aux riches, alors que ces derniers ont les ressources nécessaires, sans avoir le nombre pour se battre, riches et pauvres, capitalistes et travailleurs, membres d’une élite et partisans, peuvent s’unir sur une base identitaire. Les riches profitent alors des inégalités au sein du groupe pour fournir les ressources et les autorisations nécessaires aux pauvres, qui eux fourniront le travail lors de manifestations et affrontements violents, contre d’autres groupes identitaires. Trump, qui encourage ces «gens très bien» parmi les néonazis de Charlottesville, qui demande, lors du premier débat contre Biden, aux Proud Boys, un groupe violent de droite, de se tenir prêt (même s’il s’est rétracté de manière ambiguë par la suite), c’est l’élite identitaire, qui encourage ses partisans à produire la menace du conflit pour forcer leurs opposants à abdiquer et éviter la violence.

Certes, la partisanerie explique que des républicains moins à droite, qui ne sont pas suprémacistes, s’entêtent présentement à voter pour le Good Old Party. Mais à mon avis, l’acceptation élargie de théories complotistes et d’une présidence, qui tend vers l’autocratie, est provoquée par de nombreux facteurs qui seront toujours une menace à la démocratie. Les inégalités sociales entre autres. Le coefficient de GINI démontre que les inégalités aux États-Unis sont comparables à celles de certains pays de l’Afrique subsaharienne.

Or, ces inégalités sont pérennisées par un système d’éducation, qui ne cherche plus à produire des citoyens éclairés parmi tous les segments de l’électorat; par certains médias, qui ne font plus leur devoir d’informer, et cherchent plutôt à garder captive leur clientèle, grâce au biais de confirmation (cette tendance à privilégier les informations qui confirment nos idées préconçues).

Mais la plus grande menace à la démocratie, c’est l’érosion de la confiance envers les institutions qui garantissent droits et libertés. Les garde-fous pour protéger cette confiance sont pourtant simples. Rappelons-en deux très importants. Encourageons un leadership éthique, en évitant le financement public ou privé d’agitateurs aux discours divisifs et complotistes, en punissant sévèrement les corrompus et les fraudeurs. Exigeons la transparence, qui passe par une éducation citoyenne, ainsi que des agences et des médias indépendants pour surveiller nos élus.