«Comme si, avec l'arrivée des personnes immigrantes, réfugiées ou demandeurs d'asile, une partie de la population se réveille et prend conscience qu'il existe de la pauvreté au Québec», écrivent Joanne Boutet et Julie Bellavance.

Tout à coup, on pense aux pauvres

Nous sommes des citoyennes impliquées dans notre communauté et dans des luttes sociales. Nous travaillons dans des organismes communautaires.
Vous savez, il n'est pas facile de sensibiliser les gens sur des sujets sociétaux. On dit souvent que c'est le projet d'une vie, qu'il faut sensibiliser une personne à la fois. La pauvreté, l'égalité homme-femme, l'itinérance et la démocratie sont des sujets bien complexes. Il faut s'informer et échanger afin de défaire les mythes et préjugés, et cela demande du temps. Lorsqu'on parle de mobiliser les gens sur ces mêmes sujets, c'est encore plus long. C'est tout un défi de sensibiliser une personne au point de lui faire signer une pétition qui demande l'augmentation des prestations d'aide sociale. Ou encore de l'inciter à venir manifester contre les mesures d'austérité du gouvernement Couillard. Ou de participer à une rencontre d'information sur l'état de la situation des femmes au Québec.
La soudaine prise de conscience d'une partie de la population devrait nous réjouir. Les maudits «BS» deviennent nos bons pauvres. Les vieux deviennent nos personnes âgées qui méritent plus que jamais un deuxième bain par semaine. Les crottés qu'on évite en changeant de trottoir deviennent des personnes dignes de recevoir notre aide. Les organismes communautaires, qui sont sous-financés et qui sont considérés par certains comme étant des «broches à foin», deviennent tout à coup indispensables. La culture, qui est vue comme un luxe, comme un bien non essentiel et qui est sous-financée depuis des lustres, devient tout à coup importante, voire même fondamentale.
Loin de nous réjouir, cela nous amène à nous questionner. Comme si, avec l'arrivée des personnes immigrantes, réfugiées ou demandeurs d'asile, une partie de la population se réveille et prend conscience qu'il existe de la pauvreté au Québec. Comme si, avec les «méchants musulmans», l'émancipation des femmes devient un sujet important pour tout le monde. 
Mais où sont ces personnes le reste du temps? Où sont-elles lorsque des projets de loi déposés par le gouvernement portent atteinte aux conditions de vie des femmes, ou appauvrissent les pauvres? Où sont-elles lorsque des animateurs de radios privées disent n'importe quoi sur nos ondes, en attisant la peur et la haine pour faire grimper leurs cotes d'écoute, et ce sans égard aux conséquences de leur discours et sans respect pour les personnes qu'ils foulent au pied; agressions sexuelles comparées à des voitures non verrouillées, haine des musulmans et amalgames grossiers, chasse aux cyclistes sur les routes. 
Ce qui est difficile à suivre, c'est que ces personnes, qui nient la pauvreté au Québec, qui pensent que l'égalité entre les hommes et les femmes est un débat dépassé, qui affirment que les BS sont des lâches qui devraient retourner travailler disent, comme par magie, tout le contraire depuis qu'on parle d'immigration. C'est comme si, d'un côté, il y avait les Québécois et de l'autre, les immigrants. Comme si donner à l'un allait en enlever à l'autre. On devient tout à coup très protecteur.
Labeaume, Lisée, Legault... Ils participent largement à cette situation, dans l'espoir de gagner l'électorat. On mélange tout, on désinforme, on tombe dans la démagogie dans l'espoir de gagner des votes. On met la cagoule et la burqa dans le même débat, on affirme qu'il faut protéger nos frontières, on compare nos frontières à des passoires, on parle de quota d'immigration.
Nous rêvons du jour où toutes et tous, personnes québécoises et immigrantes, auront droit à la dignité, à l'égalité des chances, à de l'aide en cas de besoin. Nous rêvons du jour où nous arrêterons de dire «eux», en parlant des personnes immigrantes, pour le remplacer par un «nous». Arrêtons de nous comparer, de nous entre-déchirer. Nous sommes toutes et tous des êtres humains. C'est ce qui devrait nous guider dans nos débats et nos décisions.
Joanne Boutet et Julie Bellavance, Québec