«Pourquoi ne pas apprendre de cette situation pour agir sur la prochaine crise qui nous attend: la crise climatique, dont les signes précurseurs sont connus des décideurs et du grand public depuis au moins les années 1970», écrivent les auteurs de la lettre.
«Pourquoi ne pas apprendre de cette situation pour agir sur la prochaine crise qui nous attend: la crise climatique, dont les signes précurseurs sont connus des décideurs et du grand public depuis au moins les années 1970», écrivent les auteurs de la lettre.

Tirer leçon de la crise sanitaire pour se préparer à la crise climatique

POINT DE VUE / La pandémie de COVID-19 n’est pas qu’une crise sanitaire. Ses conséquences directes et indirectes dépassent largement le domaine de la santé.

Sur le plan social, on peut noter le drame des CHSLD, les pertes d’emploi, l’augmentation probable des violences domestiques et bien d’autres. Sur le plan économique, la période de dépression dans laquelle nous sommes entrés entraînera une série d’effets en cascade que nous ne mesurons pas encore pleinement, notamment sur l’endettement des ménages, les finances publiques et la survie de bon nombre d’entreprises, voire d’industries. En dépit de sa gravité, l’étendue de cette crise a au moins le bénéfice de pointer l’interconnexion profonde des différents systèmes qui définissent nos vies. Pour que cette crise ne soit pas vaine, quelles leçons pouvons-nous en tirer pour mieux nous préparer à la crise climatique?

Si l’on s’intéresse à la notion de crise en s’appuyant sur les spécialistes qui en ont fait leur objet d’étude, il faut bien comprendre qu’une crise n’est pas un événement, mais plutôt un processus.

Notre collègue Christophe Roux-Dufort montre ainsi dans ses travaux que ce processus se décline en trois grandes étapes: l’avant-crise, la crise en tant que telle et l’après-crise. L’avant-crise renvoie à un ensemble de signes annonciateurs qui, s’ils sont perçus à temps, peuvent éventuellement conduire à éviter — ou à amenuiser — la crise. Si l’on n’a pas su l’éviter, la crise doit être gérée. Il faut alors parer dans l’immédiat et souvent dans l’urgence à ses effets. Finalement, la dernière étape du processus renvoie à l’après-crise ou, dit autrement, à la préparation de la sortie de crise. Les crises majeures conduisent généralement à une rupture entre l’avant et l’après qui oblige à se réinventer.

Dans le cas de la crise sanitaire, les signes précurseurs ont pris un certain temps avant d’être considérés: la COVID-19 n’était peut-être rien de plus qu’une grippe saisonnière un peu virulente et, de toute façon, cette «simple épidémie» se déroulait bien loin de chez nous. C’était oublier que nous vivons dans un monde globalisé où les biens et les personnes circulent à l’échelle planétaire.

Bien vite, la crise était à nos portes: nous n’avons pas su l’éviter. Une fois l’état de crise acté, diverses mesures drastiques ont rapidement été mises en place par les différents paliers de gouvernement, dont la fermeture des frontières et le confinement. Des mesures totalement impensables en temps normal.

À un niveau plus micro, les entreprises qui en avaient la capacité ont également fait preuve d’adaptation: elles ont réagi en ajustant leur modèle d’affaires, notamment grâce à la vente en ligne et la livraison sans contact. En ce qui concerne l’après-crise sanitaire, nous en sommes encore dans les premiers tâtonnements d’une reprise qui prend la forme d’un déconfinement «graduel» dont plusieurs observateurs ont souligné le caractère incertain.

Une leçon importante de la situation actuelle est très certainement la reconnaissance précoce d’un état de crise. La pandémie de COVID-19 montre bien que, dans un état de crise, lorsque la volonté politique existe et qu’elle est comprise et acceptée par la population, presque tout devient possible.

Pourquoi ne pas apprendre de cette situation pour agir sur la prochaine crise qui nous attend: la crise climatique, dont les signes précurseurs sont connus des décideurs et du grand public depuis au moins les années 1970 (notamment avec la parution du rapport Halte à la croissance). Depuis, les données fiables ont continué de s’accumuler et les scientifiques de tirer la sonnette d’alarme : les énergies fossiles émettent frénétiquement du gaz carbonique dans des proportions insoutenables, les glaciers fondent, les océans s’acidifient, les forêts sont irrémédiablement rasées, les espèces de vertébrés disparaissent à un rythme alarmant, etc.

L’écosystème Terre montre tous les signes de l’avant-crise, mais nous continuons de les ignorer. La question devient alors de savoir si, comme le soulignait Alain Deneault dans une récente chronique, nous resterons dans une posture attentiste d’une crise climatique comprise comme un événement inévitable ou si nous prendrons enfin acte des signes précurseurs du processus de crise climatique pour anticiper et nous préparer plutôt que seulement réagir.

Une autre leçon à tirer de la crise actuelle est alors celle de notre capacité à infléchir collectivement le cours des événements. Les gouvernements, les consommateurs et les entreprises ont montré qu’ils peuvent changer drastiquement et marcher ensemble dans la même direction. Les actions à tous les niveaux sont importantes. Ottawa prépare un plan de relance verte qui pourrait inscrire l’après-crise sanitaire en cohérence avec une meilleure anticipation de la crise climatique.

Les consommateurs modifient leurs habitudes et prennent conscience de l’importance de l’achat (et dans une moindre mesure de la production) local. Les entreprises, et en particulier les PME qui occupent une part très importante de l’emploi au Québec, ont aussi un rôle essentiel à jouer. Elles peuvent en effet adapter dès aujourd’hui leur modèle d’affaires pour anticiper la crise climatique à travers un entrepreneuriat responsable qui vise à intégrer la triple responsabilité sociale, environnementale et économique au cœur de leur mission. En cela, l’entrepreneuriat responsable, soutenu par des mesures politiques appropriées et encouragé par des consommateurs conscientisés, constitue sans doute une clé à la nécessaire transition climatique qui permettrait d’atténuer les conséquences de la crise climatique.