Une image tirée de la série The Story of Us.

The Story of Us: confusion des genres et méconnaissance

La série télévisée Canada: The Story of Us suscite son lot de commentaires dans l'espace public depuis son lancement.
Réagissant aux critiques, Chuck Thompson, le directeur des affaires publiques de CBC, s'est excusé en mentionnant que, «[à] titre de diffuseur public du Canada, nous sommes résolus à faire découvrir aux Canadiens leur pays et leur histoire («history») et à les aider à tisser des liens. Lorsque nous racontons l'histoire («history») d'un pays, il y a inévitablement des citoyens, des historiens et des politiciens qui ont une autre façon de voir les choses, et c'est de toute évidence ce qui se passe avec Canada: The Story of Us
Comme historiens, nous aimerions attirer l'attention sur la perspective des concepteurs de cette série. Cette perspective repose à la fois sur une confusion des genres et sur la décision des concepteurs de se priver de l'expertise variée des historiens et de la qualité du rapport au passé qu'ils peuvent offrir. Dès lors, cette perspective ne peut déboucher sur un dialogue fructueux, malgré les souhaits de la CBC.
À l'instar du concept télévisuel développé dans les séries similaires sur le passé britannique, américain et australien, Canada: The Story of Us propose 50 récits («stories») répartis en 10 épisodes. Produits d'un processus créatif formaté, ces récits sont des reconstitutions rythmées mettant en scène des personnages bien campés, présentés le plus souvent comme des héros. Des intervenants divers (acteurs, auteurs, sportifs, etc.) viennent commenter les vignettes à partir de leur expérience. Plusieurs ont déploré, avec raison, la sélection orientée des éléments de ces récits. D'autres ont souligné les jugements de valeur anachroniques ou encore la récupération idéologique, oserions-nous dire, des récits présentés.
La confusion des genres
Pour nous, le problème repose aussi sur une confusion des genres. En effet, il existe une ambiguïté au sujet des termes «story» (récit) et «history» (histoire) qui sont employés indistinctement par les concepteurs de la série. Les récits sur le passé racontent une intrigue, parfois sur le mode de la fiction romanesque, pour séduire ou captiver un auditoire. L'histoire ne partage pas ces visées. L'écriture de l'histoire relève de l'argumentation: elle est fondée sur des preuves valides tirées de l'enquête à partir des traces du passé; elle cherche à faire comprendre ce même passé dans toute sa complexité. «Story» et «history» ne sont pas des synonymes et n'agissent pas sur le même registre: la première opère notamment dans le domaine de l'émotion; la seconde, dans celui de la raison.
Canada: The Story of Us brouille les codes. À la manière d'un roman, cette série veut-elle raconter un récit du passé pour faire ressentir des émotions? Veut-elle plutôt alimenter une mémoire nationale chez les Canadiens de différentes origines? Ou cherche-t-elle encore à faire comprendre le passé pour lui-même? Tous ces objectifs sont légitimes, mais ils ne sont pas complémentaires, surtout du point de vue des historiens.
Méconnaissance du métier
Dans ses excuses, M. Chuck Thompson souligne que les citoyens, les historiens et les politiciens ont des façons différentes de voir les choses. Certes, le passé n'est pas l'apanage exclusif d'une corporation: tous peuvent se l'approprier à leur manière. Toutefois, il nous semble que cette affirmation banalise l'apport des historiens à la compréhension du passé, en le ramenant à l'expression d'une simple opinion. Ce faisant, cette affirmation traduit une méconnaissance de notre métier et de notre responsabilité sociale.
Peu importe leurs croyances personnelles et leurs convictions politiques comme citoyens, les historiens interrogent le passé selon un protocole critique. Ils posent au préalable un questionnement de recherche, constituent des corpus documentaires qu'ils analysent selon une méthodologie appropriée, recueillent des preuves qui fondent leur argumentation. Dès lors, les historiens n'énoncent pas une opinion subjective comme une autre sur le passé. Ils produisent une connaissance informée, saisie dans un contexte, soumise à la critique qui constitue l'assise de toute compréhension de ce territoire méconnu du passé.
Cette connaissance aux fins de la compréhension n'est pas destinée à quelques spécialistes. En faisant de l'histoire, les historiens cherchent à répondre aux attentes de leurs concitoyens. Lorsqu'ils s'intéressent au passé, ces derniers veulent le comprendre de la manière la plus véridique et la plus certaine possible. Il est donc de la responsabilité première des historiens de ne pas leurrer leurs concitoyens, que ce soit par inadvertance ou délibérément, peu importe le motif.
Par-delà la polémique de la série Canada: The Story of Us, nous nous montrons sensibles à la volonté de la CBC d'initier un dialogue. Pour ce faire, nous estimons toutefois que la voix des historiens doit être entendue et reconnue pour ce qu'elle peut apporter sur le plan de la compréhension du passé. Enfin, si le projet de présenter cette série dans les écoles canadiennes est maintenu, nous espérons que la CBC lèvera l'équivoque. Il ne s'agit pas d'une série historique et, à ce titre, elle ne correspond pas au contenu des programmes d'enseignement de l'histoire.
Martin Pâquet et Karine Hébert, président et vice-présidente de l'Institut d'histoire de l'Amérique française, Québec