Selon les auteurs, le temps supplémentaire imposé aux infirmières et aux infirmiers peut être qualifié d’esclavage rémunéré.

Temps supplémentaire obligatoire : peur et représailles

Nous tenons à le réaffirmer haut et fort. La peur et les représailles sont fortement mises à profit lorsqu’il est question de soumettre les infirmières au temps supplémentaire obligatoire (TSO).

Le TSO possède vraisemblablement tous les attributs de la «contrainte absolue», un phénomène que nous pourrions aisément qualifier d’esclavage moderne rémunéré, et qui est en rupture complète avec la Charte des droits et libertés de la personne. Pourtant, il est passé, comme nous le répétons depuis plusieurs années, d’une mesure d’exception à un mode quotidien de gestion du personnel infirmier, en plus d’être utilisé à titre de pratique de discorde et de division, comme le soulignait une infirmière rencontrée dans le cadre d’un de nos projets de recherche : «[l]’employeur le sait quand il y a des gens qui s’entendent trop bien [et qui sont mobilisés, alors], ils vont aller menacer des gens pour les TSO puis, à ce moment-là [...], tout le monde se referme sur soi-même».

Pour qu’elles modulent leur comportement en fonction de ce qu’on attend d’elles, on soumet les infirmières à un véritable cocktail de représailles et de mesures disciplinaires. Diverses formes de harcèlement, de mises en garde verbales, d’avertissements, de violence émotionnelle, de confrontation — souvent publique —, d’intimidation, de menaces et d’ostracisme attendent les infirmières qui seraient tentées de se faire résistantes. Des infirmières rapportent également un surcroît de surveillance de la part des gestionnaires d’unité ou de leurs assistantes, la dégradation soudaine des relations avec leurs supérieurs, des tensions qui perdurent par la suite et qui sont souvent irréversibles, de l’acharnement, des sanctions plus fréquentes, des sommations «de passer au bureau», des notes disciplinaires au dossier, le fait d’être étiquetées. Les suspensions et même le congédiement, bien que moins courants, sont bel et bien possibles : «un infirmier, il y a quelques années [...], il avait refusé de faire du TSO et il était parti. Ils en ont fait un exemple : dehors!» À cet égard, la pénurie ne semble nullement servir de facteur protecteur pour les infirmières.

Lorsque questionnée sur la dérive autoritaire des milieux de soins au Québec et sur les effets individualisants du TSO sur la solidarité entre infirmières, une participante nous a fait part de propos percutants qui, de notre avis, méritent de gagner la sphère publique : «[Vous savez] la so, so, so, solidarité, après tout ça… Nous autres […] on se disait : ‘‘Regardez, on se penche; et on dit merci. Donc, c’est [plutôt] comme ça, c’est so, so, so, sodomisé!’’ Parce qu’on ne se pose même plus la question. On accepte tout ce que l’on nous oblige de faire. Parce que on n’a pas le choix, on ne veut pas perdre notre job. Si on rouspète, ils vont nous remplacer. Avant, on n’avait pas peur parce qu’on se disait : ‘‘Ouais, on est syndiqué, y feront rien’’. Mais maintenant l’employeur, il s’en fout un petit peu qu’on soit syndiqué. Un petit peu, beaucoup. Parce que quand on revendique ou qu’on parle trop fort, y prend des sanctions. Et, maintenant l’employeur malgré qu’il soit en manque faramineux d’infirmières [et bien] si je rouspète trop fort pour un temps supplémentaire obligatoire, j’ai une suspension!»

Ces propos reflètent des expériences vécues par des infirmières québécoises, des femmes en chair et en os qui se sentent comme des «femmes battues à cause du TSO. Je vis le même sentiment [...]. T’es même pas capable de faire ta journée de travail que déjà t’as le second shift dans ta tête [...], comme une femme qui a peur de se faire battre». Par ailleurs, certaines d’entre elles n’hésitent pas à qualifier le TSO de «viol» : «Vous violez mes droits. Vous violez ma personne. Vous violez ma vie de famille. Pour moi, c’est un viol». Une telle comparaison est probante dans la foulée du mouvement #metoo, de même pour ce qui est des propos tenus par M. Couillard et M. Barrette qui rejettent le blâme sur les infirmières relativement aux conditions dans lesquelles elles sont contraintes d’exercer, et ce, dans le même sens que ceux qui accusent les femmes d’être responsables de leur propre viol.

À partir d’arguments moraux, on contraint ainsi, chaque jour un peu partout au Québec, des infirmières au travail forcé dans une immoralité notoire en leur laissant croire que tout a été fait pour éviter le recours à ces mesures inhumaines. Le ministre Barrette se targue de dire que le recours au TSO est de plus en plus rare dans les milieux de soins; c’est pourtant un tout autre son de cloche que l’on entend sur le terrain, comme en font foi les témoignages continus d’une vaste proportion d’infirmières sur les réseaux sociaux. Tant que cette pratique aux attributs médiévaux ne sera pas complètement éradiquée, les membres de notre profession, appuyés par la population, continueront de la dénoncer ardemment.

M. Couillard et M. Barrette, nous vous demandons d’interdire sur le champ cette pratique inhumaine qu’est le TSO et parallèlement de faire tout ce qui est en votre pouvoir pour donner aux infirmières des conditions d’exercice qui leur permettront de soigner convenablement sans devoir y laisser leur propre santé. Nous vous demandons d’agir maintenant, parce que vous en avez la possibilité.

Patrick Martin, professeur adjoint à la Faculté des Sciences infirmières de l’Université Laval

Louise Bouchard, professeure retraitée à la Faculté des Sciences infirmières de l’Université de Montréal