Vétérans de la Deuxième Guerre mondiale

Témoignage de guerre : un secret bien gardé

À l'automne 1942, j'avais 21 ans et mes parents m'ont annoncé qu'on leur avait demandé de recueillir un enfant de la ville. Comme on avait le choix entre un petit garçon et une petite fille, j'ai demandé que ce soit une petite fille.
À l'automne 1942, j'avais 21 ans et mes parents m'ont annoncé qu'on leur avait demandé de recueillir un enfant de la ville. Comme on avait le choix entre un petit garçon et une petite fille, j'ai demandé que ce soit une petite fille.
Quelques semaines plus tard, la jolie petite Dina nous était confiée. On savait seulement qu'elle avait 4 ans et qu'elle était juive. Nous ne devions révéler ce secret à personne, car nous savions que l'occupant allemand était cruel envers les Juifs et qu'il y avait des rafles.
Je m'occupais de la ferme avec mon père Victor, ma mère Flore et mon petit frère Camille, trop jeune pour être appelé sous les drapeaux, mais qui a tout de même goûté à la guerre lorsqu'il a été torturé puis déporté comme prisonnier politique au camp de Sachsenhausen. Mes deux autres frères, Désiré et Henri, étaient alors prisonniers de guerre en Allemagne.
Je m'occupais de Dina, ce que je faisais avec beaucoup de plaisir. En réalité, je la considérais comme ma propre fille. J'étais sa confidente. Comment pourrais-je oublier le jour où elle m'a confié tout bas, en secret qu'elle était «une petite Juive»?
Nous riions beaucoup et j'étais ravie de pouvoir m'occuper d'une petite fille charmante surtout que je n'avais que des frères. J'adorais Dina et elle me le rendait bien.
Nous avons caché Dina jusqu'à la libération au printemps 1945. Nous la traitions comme un membre de notre famille et nous la gâtions comme on gâte souvent les cadets.
Sa maman est venue quelques fois en cachette à la ferme pour voir sa fille. Nous aimions la recevoir, même si nous avions peur que les Allemands apprennent sa visite. C'était triste de voir Dina et sa propre mère qui devaient se voir à la sauvette. Nous donnions de la nourriture à sa maman à chaque visite.
À la libération, sa maman est venue la rechercher. Elle était accompagnée de son petit frère Jacques que nous avons toujours appelé Jacky. Si nous avions su, en 1942, que Dina avait un frère, nous l'aurions aussi recueilli.
Après la guerre, je me suis marié et j'ai déménagé à Arlon. J'ai toujours gardé des contacts avec Dina qui revenait me voir régulièrement, et, quand j'avais l'occasion de me rendre à Bruxelles, je ne manquais pas d'aller la rencontrer. J'allais aussi rendre visite à sa maman qui habitait à Anvers. Ainsi, quand j'ai été à l'Expo 58 à Bruxelles avec mes enfants, nous allions loger chez madame Weimann.
Dina est partie vivre en Israël et quand elle venait en vacances en Belgique, elle repassait toujours me voir à Arlon où elle restait plusieurs jours. Chaque hiver, elle nous envoyait des caisses d'oranges et de pamplemousses, à la grande joie de mes quatre enfants et de mon mari.
Aussi, j'ai eu beaucoup de peine quand j'ai appris qu'elle s'était suicidée. Mes enfants ont aussi été très attristés en apprenant cette terrible nouvelle. Son frère, Jacky, était effondré et, depuis, nous nous sommes beaucoup rapprochés. Jacky dit souvent que nous sommes des héros, mais moi, je pense que ce que nous avons fait est normal et que nous n'avons fait que de notre devoir.
Marie-Louise Debouge, veuve de Fernand Coljon, ancien prisonnier de guerre à Nuremberg en Allemagne de 1940 à 1945, Belgique