Le mouvement No notoriety aux États-Unis demande aux médias d’être conscients du rôle social qu’ils jouent et du fait qu’ils n’ont pas besoin de nommer le criminel pour obtenir l’attention du public.

Taire le nom du tireur

Ça fait maintenant plus de deux ans qu’un tireur détraqué est entré dans la mosquée de Sainte-Foy pour décharger sa haine de lui-même sur un groupe paisible de femmes et d’hommes musulmans. Maintenant plus de 730 jours qu’un Québécois «pure laine» a transformé ses pensées islamophobes en décision fatale, faisant six morts, huit blessés et 17 orphelins.

Autant de jours plus tard, vous, lecteur de ces lignes, êtes-vous capable de verbaliser le nom d’une seule de ces victimes? Pourtant, nous venons à peine de marquer le second anniversaire de la tuerie. Le nom des victimes aurait dû être prononcé des centaines de milliers de fois, mais quel nom avons-nous collectivement retenu? Celui du tueur, A*** B***, pas celui des victimes.

À chaque occasion de parler de la tuerie de Sainte-Foy et de ses conséquences, les médias font référence au tueur. L’événement lui-même est devenu indissociable du nom de l’homme qui a ouvert le feu sur ces prieurs, mais certainement pas indissociable des noms des victimes.

Je vous soumets respectueusement que nous devrions traiter le nom du tueur comme celui de Voldemort. En faisant de cette tuerie un véhicule médiatique pour l’identité du tireur, nous lui donnons en partie la gloire qu’il désire et nous attirons sur nous d’autres détraqués dangereux.

Les tireurs s’inspirent entre eux

Lors des audiences au palais de justice, il a été démontré que le tireur de Sainte-Foy s’est inspiré d’autres tireurs aux noms tristement célèbres, celui de l’église méthodiste de Charleston, celui de Polytechnique. Pour ces deux tueries, comme malheureusement pour des milliers d’autres, vous êtes probablement capable de nommer le tueur, mais incapable de nommer une seule des victimes.

Cette façon d’associer inexorablement l’identité du tueur à sa tuerie fait en sorte que nous le glorifions, qu’il passera à la postérité, pendant que les personnes dignes qui ont été ses victimes tomberont dans l’oubli. Est-ce vraiment ce que nous souhaitons? Est-ce en accord avec nos valeurs, une glorification du criminel et une négligence des victimes?

Le mouvement No notoriety

Il y a un mouvement aux États-Unis, où ils connaissent bien le domaine des tueries, qui demande essentiellement aux médias la chose suivante : vous publiez la photo et le nom du tueur tant qu’il est recherché par la police. Une fois qu’il est capturé, vous cessez d’utiliser son nom et sa photo et vous les substituez par des identifications descriptives ou, mieux encore, vous faites référence à ces événements en parlant des victimes.

Le mouvement No notoriety ne demande aucune censure. Il demande simplement aux médias d’être conscients du rôle social qu’ils jouent et du fait qu’ils n’ont pas besoin de nommer le criminel pour obtenir l’attention du public. Les gestes sont bien assez dramatiques en eux-mêmes, ajouter le nom du criminel n’y change rien.

On peut aborder à peu près tous les aspects du drame, sans faire référence nommément à A*** B***. En disant «le tireur de Sainte-Foy», il n’y a aucune ambiguïté. Avec un peu de chance, l’usage de termes anonymisés fera peut-être en sorte qu’un autre détraqué n’aura pas l’impression qu’être l’auteur d’une tuerie est une voie assurée vers la postérité. Et le nom du tireur de Sainte-Foy pourra tomber dans l’oubli, mais nous n’oublierons jamais ses gestes.

Félix Tremblay, relationniste de presse et ancien journaliste