«Au début des années 90 à Québec, une personne avec un épisode dépressif majeur pouvait être hospitalisée dans cinq hôpitaux généraux, puis dans trois hôpitaux vers 2010, et actuellement dans un seul, le CHUL. L’Institut en santé mentale (photo) devient par défaut l’autre lieu d’hospitalisation à Québec. Le plan de transformation actuel ferme la psychiatrie dans les hôpitaux généraux et met fin à l’Institut à des programmes pour des maladies complexes comme la schizophrénie», écrivent des psychiatres, dont Roch-Hugo Bouchard et Marie-Josée Filteau.

Soins psychiatriques: chaos et confusion

POINT DE VUE / À la suite des débats concernant le projet de la loi sur la laïcité, Guy Rocher parle de «continuité», Gérard Bouchard de «décence». Deux mots qui peuvent éclairer un autre sujet : le sens du projet de transformation des soins et services de psychiatrie de la Capitale-Nationale tel que mené par le CIUSSS-CN. Ici, la continuité doit être perçue comme ce qui représente la mémoire institutionnelle et la décence un devoir de cohérence.

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La commission Bédard sur les hôpitaux psychiatriques du Québec après six mois de travaux remet son rapport en 1962. Il recommande : la reconnaissance des maladies mentales au même titre que les maladies physiques, l’équité dans le financement public entre les maladies mentales et les autres maladies ainsi que le développement de traitements externes et la responsabilisation du patient dans son traitement. Il considère que les maux du corps et de l’esprit étant indissociables, ils seront dorénavant traités dans un même lieu, à l’hôpital général ou universitaire et le plus possible dans la communauté. Ces principes sont les premières actions concrètes pour éviter et prévenir la désinsertion sociale et mettre fin à l’exclusion systématique par le lieu d’une ségrégation fondée sur la maladie mentale dont l’asile était devenu le symbole.

À cette fin, le Québec a procédé à la création des départements de psychiatrie dans les hôpitaux généraux et universitaires. Parallèlement d’autres transformations : St-Michel-Archange devient un hôpital psychiatrique, Robert-Giffard évolue vers un Institut universitaire avec un centre de recherche, CERVO, et des programmes cliniques spécialisés. 

Au début des années 90 à Québec, une personne avec un épisode dépressif majeur pouvait être hospitalisée dans cinq hôpitaux généraux, puis dans trois hôpitaux vers 2010, et actuellement dans un seul, le CHUL. L’Institut en santé mentale devient par défaut l’autre lieu d’hospitalisation à Québec. Le plan de transformation actuel ferme la psychiatrie dans les hôpitaux généraux et met fin à l’Institut à des programmes pour des maladies complexes comme la schizophrénie.

Avant de l’adopter, le Conseil d’administration du CIUSSS-CN n’a pas soumis le plan de transformation à une évaluation scientifique et technique par son Conseil des médecins, dentistes et pharmaciens (CMDP), ni par le Conseil des infirmiers et infirmières (CI), ni par le Conseil multidisciplinaire (CM). Cette étape est habituelle pour des projets de cette importance et prévue à l’article 214 à la loi des services santé et les services sociaux.

Aurait-on procédé de la même manière pour un projet d’une telle hauteur concernant le cancer ou les maladies cardiaques? Pourquoi prendre un risque à la Boeing 737 pour les maladies mentales?

Le plan du CIUSSS-CN, à notre connaissance, ne démontre pas scientifiquement ce qui fonde ses décisions. Il ne propose pas de mesures d’évaluation de l’efficacité du changement par des indicateurs reconnus. Perd-il une partie de la mémoire institutionnelle? On n’échappe pas à la perception d’une révolution tranquille à l’envers. Tout ce que propose le plan n’est pas dénué de sens. Certes des transformations étaient nécessaires, mais depuis ce virage en 2016 vers les CIUSSS, le système de soins en psychiatrie souffre davantage, bien qu’il recèle actuellement un incroyable potentiel de richesses humaines et de compétences. Le leadership est limité et le manque de continuité et de décence en sont des symptômes.

L’organisation des soins en psychiatrie est complexe et difficile d’accès. Dotée d’organigrammes ubuesques, elle propose souvent aux patients des parcours morcelés, trop distants du traitement de la toxicomanie et de la médecine générale. Le parcours est rigide, peu fluide à travers des structures engorgées à l’entrée et à la sortie. S’ajoute pour l’avenir un défi majeur. Faire face à l’augmentation du nombre de personnes malades, comme prévue par l’Organisation mondiale de la Santé, en offrant des soins de qualité dans un contexte de ressources limitées avec plus d’un Québécois sur cinq affecté.

À l’institut, pour donner suite aux fermetures de la psychiatrie dans les hôpitaux généraux, le plan prévoit déplacer des patients souffrant de psychose vers des espaces non rénovés de l’Institut. Il donne les places ainsi libérées aux patients qui auraient été admis dans les services de psychiatrie des hôpitaux généraux fermés.

On ajoute souvent des lits à l’Institut. En jargon, on parle de «surcapacité». Plusieurs unités fonctionnent à 120 et 125 %. Mais en même temps, les effectifs médicaux (psychiatres et généralistes) sont gravement en déficits. Bientôt l’expertise des équipes sera brisée ou perdue par élimination de certains programmes pour des maladies complexes comme la schizophrénie. Les permutations de postes feront le reste. Dans un contexte où il n’y a pas de médicaments miracles, le savoir-faire et l’expérience des équipes font la différence vis-à-vis une bonne ou moins bonne évolution. Les dimensions psychothérapeutiques et humaines comptent comme des moyens indispensables à la qualité des soins en association avec la médication.

En clinique externe, des centaines de patients sont en attente de suivi après la démission et le départ de leur psychiatre traitant sans remplacement en raison de difficultés de recrutement. S’ajoutent près de 3000 personnes avec une maladie psychiatrique qui sont toujours sans médecin de famille.

Comment échapper à une impression générale de confusion et de chaos?

Un leadership s’impose afin d’immédiatement retrouver et poursuivre le chemin de la continuité et de la décence.