«Scie mécanique, Papa!» ou la quasi-non-valeur des arbres à Québec

Samedi matin. Il fait beau. Je sors avec mon garçon pour jouer dans la cour arrière. Boucan d’enfer aux modulations râleuses. Odeur suspecte de moteur à deux temps. «Qu’est-ce que c’est, Papa?» Je vais voir ce qui se passe. À la limite du terrain chez mes voisins d’en arrière, on abat une haie de 25 épinettes, haute d’au moins 40 pieds et vieille d’une trentaine d’années.

Il paraît que c’est le père de mon autre voisin qui l’avait plantée. Je pense immédiatement aux tourterelles, aux merles et aux autres oiseaux qui nichent ou s’abritent dans cette haie. Avec ma blonde, je pars à la recherche de notre certificat de localisation. Zut! Les arbres sont bien chez les voisins. «Scie mécanique, Papa!» Bébé est fasciné par tout ce qui a un moteur. Il ne réalise pas ce qui est en train de se produire. Il n’a pas encore deux ans. Sentiment d’impuissance face à l’ignorance. Celle des voisins, j’entends.

Samedi après-midi. Le doute s’installe. Et s’il y avait un règlement municipal régissant l’abattage des arbres? Je vais consulter le site Web de la Ville. L’information n’est pas très claire. Apparemment, les arbres situés en cour arrière peuvent être abattus sans permis dans notre secteur, mais on n’autorise pas pour autant l’abattage d’un arbre sain pour n’importe quelle raison. Ça m’a tout l’air d’un règlement sans mordant. Dans bien d’autres villes du Québec, dont Montréal, un permis est toujours requis pour abattre un arbre. On reconnaît que les arbres constituent un bien public. Mais pas à Québec. Du moins, pas dans notre secteur, à Loretteville.

Samedi soir. Je vais voir mes voisins. Je leur fais part de mes doutes quant à la «légalité» de l’abattage en cours. J’essaie de leur expliquer qu’on ne peut pas abattre un arbre sain sous n’importe quel prétexte. «Travailles-tu pour la Ville? Les épinettes sont nuisibles. Il y a plein d’aiguilles sur notre terrain. Ça attire les bibittes. Ça fait pourrir notre cabanon. Si t’es pas content, appelle la Ville, fais une plainte, pis on va payer l’amende.» Pas moyen de discuter. On m’enjoint de quitter les lieux.

Lundi matin. Suivant le bon conseil de mes voisins, je téléphone au 311 et fais une demande d’intervention, souhaitant qu’on agisse rapidement pour sauver les arbres restants.

Mercredi après-midi. Une employée du Service de foresterie urbaine me rappelle. «Les gens n’ont pas besoin de permis pour abattre des arbres en cour arrière, me dit-elle.» «Je sais cela, mais j’ai lu le règlement de mon arrondissement sur l’urbanisme, et ça dit qu’on ne peut pas abattre un arbre sain sous n’importe quel prétexte, que je lui réponds.» «Peut-être, mais les gens veulent installer une clôture à l’endroit où se trouve la haie. Les arbres constituent un obstacle pour un aménagement autorisé pour lequel aucun permis n’est requis. Ils peuvent donc couper les arbres.» 

«Vu comme ça, on croirait que le règlement vise à protéger les clôtures… Mais il dit tout de même que l’abattage n’est autorisé que s’il n’existe aucune solution alternative. Il me semble que la clôture pourrait être avancée de 30 cm ou que les épinettes pourraient être élaguées pour permettre de l’ériger.» 

«Non, me dit-elle. Ils veulent mettre la clôture à l’endroit précis où se trouvent les arbres. C’est leur droit. J’en ai parlé avec mon supérieur, et nous prenons toujours une décision comme celle-là lorsqu’un cas de ce genre est porté à notre attention.» 

«Voilà une interprétation bien laxiste du règlement. Il ne sert à rien dans ces circonstances. Un citoyen qui veut couper des arbres n’a qu’à dire qu’il veut installer une clôture.» 

«Oui, mais nous allons faire un suivi pour nous assurer qu’il le fait vraiment!» Génial. Une clôture d’au plus 2 m contre 25 arbres trentenaires, érigée sous l’œil bienveillant du Service de foresterie urbaine. Des nains de jardin, tant qu’à y être?

Encore...

Vendredi soir, 21h. La scie mécanique hurle encore. Bébé se réveille. «Scie mécanique, Papa!» J’appelle le 911 pour me plaindre du vacarme. On me dit qu’on va aller voir ce qui se passe. On me rappelle au bout de 10 minutes pour m’informer qu’on avait déjà reçu un appel concernant cette situation, mais que «les gens ont tous les permis». Ils n’en ont pourtant aucun, puisqu’aucun n’est requis. À moins que la Ville ne délivre un permis de se comporter en abruti… 

Il n’en demeure pas moins que la décence la plus élémentaire, ce serait de ne pas utiliser une scie mécanique quand les enfants dorment. «Permis, pas permis, j’ai appelé pour faire cesser le tapage. C’est une heure indue pour jouer au bûcheron, vous ne trouvez pas?» «Désolé, mais on ne peut pas intervenir avant 22h.» Le Règlement sur le bruit stipule pourtant qu’à partir de 21h, un bruit de construction qui trouble la paix ou la tranquillité des personnes qui résident dans le voisinage constitue une nuisance et que la personne qui le produit commet une infraction. Pendant que je désespère de voir la Ville appliquer ses règlements comme il se doit, je distingue dans le crépuscule la silhouette d’un gars aux pensées résolument sylvicidaires, qui n’hésite pas à mettre sa propre vie en danger pour parvenir à ses fins. 

Du haut d’une échelle de 28 pieds appuyée contre une épinette, éclairé par une lampe au sol et tenant sa scie mécanique à bout de bras, il abat la tête de l’arbre. Elle tombe du mauvais côté. Peut-être que ça aurait coûté trop cher de confier l’abattage à un arboriculteur-élagueur professionnel muni des équipements de sécurité appropriés et d’une assurance-responsabilité en cas d’accident. De toute manière, la Ville n’a pas d’exigence en cette matière.

Revenons-en à mon autre voisin, le sympathique. Que pourra-t-il bien répondre à son père la prochaine fois que celui-ci le visitera, s’enquérant du funeste sort des épinettes qu’il avait plantées? Je ne vois qu’une seule chose: «Scie mécanique, Papa!»

En plus d’être beaux, les arbres font partie intégrante de l’habitat naturel d’une multitude d’espèces. Ils permettent aux oiseaux, dont plusieurs populations sont en déclin constant, de nidifier. Ils régénèrent l’air qu’on respire. Ils font de l’ombre. Ils coupent le vent et le bruit. Ils préviennent l’érosion des sols. Pourquoi faut-il que seuls les «beaux quartiers» de Québec (plus exactement les secteurs sous juridiction de la Commission d’urbanisme et de conservation de Québec) soient systématiquement protégés contre l’abattage abusif? 

Les citoyens de Loretteville paient des taxes comme ceux de Montcalm, par exemple. Méritent-ils moins la beauté et la qualité de leur environnement? Je suis fatigué d’entendre parler de «la belle Ville de Québec» alors que son administration n’a pas la ferme volonté de protéger l’environnement sur l’ensemble de son territoire. Qu’on abroge les règlements hypocrites s’ils ne servent qu’à sauver les apparences. C’est la vie qu’il faut sauver.

Christian Lesage, Québec