Le complexe résidentiel Woodfield sera construit sur une partie du cimetière Saint-Patrick, sur les terres patrimoniales de Sillery.

Saccage annoncé au boisé Woodfield

En réaction au texte «De nouvelles 'règles du jeu' - Le ministre Kotto ferme la porte à un promoteur pour les domaines religieux de Sillery» de la journaliste Valérie Gaudreau
Au ministre de la Culture et des Communications, Maka Kotto,
Votre déclaration du 5 décembre dernier autorisant la construction de condominiums dans le boisé Woodfield signifie la destruction pure et simple d'un patrimoine d'une valeur inestimable.
Aussi, mon engagement pour l'histoire et le patrimoine de Sillery me commande de vous écrire afin de tenter de protéger ce patrimoine de dommages irréparables.
Permettez-moi, monsieur le ministre, de rappeler brièvement - dans un premier temps - l'évolution historique du domaine Woodfield depuis le début la colonie française jusqu'à tout récemment et - dans un deuxième temps - les décisions de personnes éclairées qui ont contribué à offrir aux Québécois des environnements naturels, dans leur ville.
Évolution historique du domaine Woodfield :
• 1637 - Jean Nicollet de Belleborne - explorateur de la route de l'Ouest jusqu'au lac Michigan - reçoit une concession de 160 arpents de la compagnie des Cent-Associés pour services rendus à la colonie.
• 1732 - Mgr Pierre Herman Dosquet de Samos, évêque de Québec, achète cette terre de Nicolas de La Nouiller et y construit une villa. Il rentre en France deux ans plus tard, négligeant de payer La Nouiller.
• 1744 - Le Séminaire de Québec achète la terre de Samos de La Nouiller.
• 1762 - Au lendemain de la Conquête, le Séminaire vend Samos à Thomas Ainsley. Celui-ci reconstruit la villa détruite lors des bombardements et la renomme Woodfield, en raison de son emplacement au milieu de la forêt.
• 1769 - Thomas-A. Mabane acquiert Woodfield. Après la défaite du 31 décembre 1775 à la barricade Près-de-ville, le général américain Benedict Arnold réquisitionne la villa et la convertit en hôpital.
• 1795 à 1802 - Jacob Mountain, premier évêque anglican de Québec, loue la villa et l'habite avec sa famille.
• 1805 - Mathew Bell, directeur des Forges du Saint-Maurice, achète Woodfield.
• 1815 - Le marchand de bois William Sheppard acquiert la villa. Il y ajoute un conservatory et une tour-observatoire, des serres pour la culture des vignes à raisin, des jardins de style pittoresque.
• 1847 - Sheppard déclare faillite et vend son domaine à Thomas Gibb.
• 1867 - La villa disparaît dans un incendie.
• 1877 - Les Rédemptoristes acquièrent une partie du domaine et l'aménagent en un cimetière à l'usage des Irlandais. Ils conservent la remarquable allée et les sentiers dessinés par Sheppard ; ces vestiges demeurent à ce jour des témoins d'une époque où les bien nantis se passionnaient pour la nature.
• 1970-1980 - Les bâtiments St. Brigid's Home, Jardins de Coulonge, Le Châtelain, Bergerville, de Puiseaux, Samos s'élèvent sur une autre partie du domaine Woodfield.
• 2009 - Le manoir McGreevy est ajouté à St. Bridgid's Home.
• 2010 - Le boisé Woodfield situé à l'ouest du cimetière est cédé à Bilodeau Immobilier pour la construction de condos de luxe - le Woodfield-Sillery ! Quelle ironie !!!
• 2013 - «De nouvelles règles du jeu» dans Le Soleil du 5 décembre, au 5e paragraphe : «Le ministre de la Culture donne son feu vert au projet Woodfield à condition que le promoteur s'engage à protéger le boisé.»
Monsieur le ministre, je suis totalement décontenancée par votre déclaration !
«Protéger le boisé »...?
De toute évidence, les notions de protection et de construction (à l'échelle envisagée) sont radicalement incompatibles lorsqu'il s'agit de ce boisé. Des arbres vieux de 250 ans ne peuvent être déplacés. Et la plantation de nouveaux spécimens - dans un pays nordique comme le nôtre où la pousse des arbres est extrêmement lente - n'est pas, elle non plus, une proposition raisonnable.
Décisions de personnes éclairées :
• En 1854, lorsqu'il cède Spencer Wood au gouvernement fédéral, Henry Atkinson fait inscrire dans l'Acte de vente notarié : la propriété devra être utilisée « for the public uses of the Civil Government of the said Province of Quebec for ever ». Il assure ainsi la pérennité du domaine (aujourd'hui parc du Bois-de-Coulonge) pour le bonheur de la collectivité.
• Au tournant du 20e siècle, la Literary and Historical Society of Quebec et son président, sir James McPherson Le Moine, anticipant le danger de voir les plaines d'Abraham (propriété des soeurs Ursulines) devenir victimes de spéculations immobilières, mènent une campagne d'opinion pour transformer cet espace en un parc public. Le premier ministre du Canada d'alors, sir Wilfrid Laurier, en fait l'acquisition.
• En 1964, la Quebec Protestant Cemetery Association donne une pointe de terrain située tout au bas du cimetière Mount Hermon à la Ville de Sillery pour l'aménagement du parc des Voiliers.
C'est ainsi, monsieur le ministre, que l'on préserve et que l'on construit à long terme la personnalité d'une Ville, et ceci pour le bénéfice de tous ses citoyens et son rayonnement!
La Coalition pour l'arrondissement historique de Sillery oeuvre activement depuis 2005 pour poursuivre cette même construction de l'héritage naturel et social.
En définitive, à ce stade ci, seule l'acquisition du boisé par le gouvernement du Québec - comme l'a fait le gouvernement fédéral pour les plaines et le parc du Bois-de-Coulonge - permettra de le conserver. Le boisé, c'est un microcosme des grandes étapes de notre Histoire. Pourquoi donc ne pas y retrouver un centre d'interprétation historique et forestière ? Et également contribuer à garantir la qualité environnementale et écologique de notre ville.
Il serait tragique que d'un simple trait de plume, monsieur le ministre - et en dépit des avis très majoritaires recueillis lors des consultations publiques en avril dernier pour la conservation de boisés et d'espaces verts à Sillery - vous permettiez ce qui s'avère comme le saccage annoncé du boisé Woodfield.
Je vous prie d'agréer, Monsieur le ministre, l'expression de mes sentiments distingués.
Nicole Dorion-Poussart, M.A. (histoire)
Membre émérite de la Société d'histoire de Sillery
Auteure de l'ouvrage Voyage aux sources d'un pays, Sillery - Québec, Éd GID, 2007, 351p