Le complexe résidentiel Woodfield sera construit sur une partie du cimetière Saint-Patrick, sur les terres patrimoniales de Sillery.

Réquisitoire pour préserver le boisé Woodfield et le cimetière Saint-Patrick

Madame la Première Ministre et Monsieur le Ministre de la culture et des communications,
Nous voulons, par la présente, vous manifester notre indignation face à votre décision d'autoriser le projet immobilier «Woodfield Sillery», nous qui représentons les forces vives québécoises de la recherche universitaire en sciences forestières regroupées sous le Centre d'étude de la forêt du Québec, un centre pan-québécois reconnu par le Fonds de recherche du Québec et qui regroupe onze établissements universitaires.
Perte d'un patrimoine naturel et arboricole inestimable
L'autorisation ministérielle entraînera la perte d'un boisé sensible abritant au surplus une concentration extraordinaire de patrimoine arboricole formé de feuillus nobles centenaires et bicentenaires parmi les arbres urbains les plus anciens au Québec. Ces arbres ne pourront en aucun cas être déplacés, contrairement à la suggestion du communiqué du Ministère de la culture (MCC) du 4 décembre 2013 donnant le feu vert conditionnel au projet.
De plus, la consultation des multiples avis négatifs du Conseil du patrimoine culturel du Québec (CPCQ) sur le projet, suggère la complète absence de devis de zones de protection des systèmes racinaires de ces vétérans, zones qui doivent couvrir plus de 10 mètres de rayon pour de tels géants affichant trois mètres et plus de circonférence.
Toujours selon ces avis du CPCQ, avec la dimension anticipée du futur édifice de «cinq étages» dont une «façade de 279 pieds de longueur» du côté du cimetière et qui empiétera fortement dans le boisé, et en considérant le périmètre d'excavation encore plus grand et celui de construction lui-même encore plus vaste, c'est la plus grande partie du boisé qui sera éventré avec un nombre inestimable d'arbres supplémentaires affectés.
Un cimetière patrimonial défiguré par la décision ministérielle
Dans son analyse et ses communiqués, le MCC a oublié non seulement la fragilité de ces magnifiques arbres mais aussi la nécessité du maintien intégral de ce boisé pour ses fonctions d'encadrement du cimetière-jardin adjacent et son effet essentiel d'écran visuel par rapport au secteur urbanisé situé à l'ouest, tel que rapporté explicitement dans le Cadre de gestion de 2010 du MCC pour ce site patrimonial. De par sa faible profondeur actuelle, tout rétrécissement du boisé entraînera une altération grave et définitive du paysage historique de l'endroit, en enclavant un des plus anciens cimetières-jardins du Québec.
La lisière boisée résiduelle de 5 mètres prévue aux plans les plus récents est en outre largement insuffisante pour accomplir son effet attendu d'écran visuel devant dissimuler le futur édifice, puisque la norme généralement requise pour de telles bandes boisées est minimalement de 20 mètres de largeur. Cette lisière de 20 mètres doit au surplus être assujettie à une zone de protection de plusieurs mètres, lors des travaux de construction, pour simplement éviter sa dégradation présente et future. La prise en compte de cette zone de protection est aussi mise en doute par le CPCQ dans ses avis.
Prépondérance injustifiée à l'intérêt privé
Les déclarations ministérielles récentes quant aux «droits» acquis par le promoteur pour justifier sa décision poussent également l'élasticité morale à ses limites. Elles laissent entendre que du seul fait d'avoir attendu depuis des années une autorisation ministérielle au surplus discrétionnaire, de tels droits deviennent acquis et qu'ils auraient préséance sur toute la législation et les règles d'encadrement en vigueur entourant la protection des sites patrimoniaux québécois et de ce site en particulier.
Sur ce point, les promoteurs connaissent les risques liés à la spéculation en plein coeur de sites protégés par la loi. Il est de notoriété publique que ce site patrimonial en particulier soit protégé depuis 50 ans par le décret de 1964 ayant présidé à sa constitution et ce, pour éviter la répétition des morcellements et des développements immobiliers ayant précédé ce décret.
Nous sommes d'autant plus troublés du fait que cette décision marque un dangereux précédent à l'occasion de la publication du premier plan de conservation d'un site patrimonial québécois suite à l'adoption de la Loi sur le patrimoine culturel du Québec en 2011. Elle envoie le signal aux promoteurs que les sites protégés québécois comme les sites patrimoniaux sont au plus offrant si on y consacre les efforts nécessaires.
Un retour vers le droit chemin
La Fédération Histoire Québec, à l'unanimité de ses 250 sociétés membres d'histoire, vient de dénoncer la situation et de demander au Gouvernement du Québec de reconsidérer sa décision. Une résolution émanant de l'exécutif du Parti Québécois de Jean-Talon a aussi dénoncé l'autorisation ministérielle tout en encourageant le ministre à considérer des solutions de compromis, comme la relocalisation du projet immobilier. Nous ne pouvons ici que joindre nos voix à ces encouragements à rechercher une issue acceptable et ne pas commettre l'irréparable; de s'adjoindre au besoin l'aide d'autres ministères pour permettre cette relocalisation et ainsi, restaurer la confiance ébranlée des Québécois dans leurs systèmes de gouvernance.
Madame la Première Ministre, monsieur le Ministre, nous vous demandons de surseoir à cette malencontreuse décision, lourde de sens pour tous les Québécois et pour l'avenir de notre patrimoine historique et naturel dont vous êtes les ultimes fiduciaires. Si l'on veut conserver la réputation de nos institutions qui continuent d'être durement ébranlées par les allégations de corruption ou de mauvaise gouvernance, il est temps qu'un coup de barre soit donnée et qu'un signal clair soit envoyé, et que l'on cesse de simplement brader comme ici nos richesses patrimoniales et naturelles en dépit de l'esprit et la lettre des lois et règles démocratiquement adoptées.
Collectif de 34 professeur(e)s-chercheur(e)s du Centre d'étude de la forêt du Québec
La lettre intégrale a été déposée sur le site Web du Centre d'étude de la forêt du Québec : http://www.cef-cfr.ca