Rémunération des médecins spécialistes: rien n’a changé, rien ne changera!

De nombreuses personnes ont jugé indécentes les récentes augmentations consenties aux spécialistes, à commencer par certains médecins eux-mêmes: entre 2006 et 2015, les honoraires de ce groupe sont passé de 3,3 milliards $ à 6,6 milliards $, soit une augmentation annuelle moyenne de 8,1%.

En 2003, nos spécialistes gagnaient beaucoup moins que leurs confrères canadiens et le principe d’un rattrapage fut convenu. En 2007, une entente fut conclue pour concrétiser cette orientation entre Gaétan Barrette et Philippe Couillard. À cette époque, les deux portaient un chandail différent… C’est en bonne partie cette entente qui a fait qu’en 2016, selon une étude de l’ICIS, les spécialistes touchaient en moyenne 36 000$ de plus que leurs collègues ontariens et se situaient au troisième rang au Canada. Gaétan Barrette, devenu ministre, admet aujourd’hui que les données utilisées en 2007 étaient erronées… En 2012, il fut convenu entre le ministre Bolduc et la Fédération des médecins spécialistes qu’une étude serait réalisée pour faire le point sur la rémunération. Cette étude n’a jamais eu lieu.

Après un accroissement de 3, 3 milliards $ et un ajout de 17% du nombre de médecins, on se serait attendu à beaucoup d’améliorations au bénéfice des patients. Mais non. Le nombre d’actes posés  a diminué! C’est à partir de ce constat que le ministre Barrette a sorti le  «bâton» : loi 20 pour les généralistes et loi 130 pour les spécialistes  afin de  forcer l’ensemble des médecins à travailler plus fort! À noter qu’en vue de conclure la dernière entente, le premier ministre a  enlevé le «bâton» des mains de son ministre…

Si l’esprit de la convention  initiale a été perverti  par manque de rigueur,  de compétence, on se serait attendu à ce que M. Couillard et la FMSQ cherchent à y  remédier lors de la dernière négociation. Ce ne fut pas le cas.

Le plus désolant de cette entente, c’est ce qu’elle ne dit pas.  Pas un mot sur l’organisation du travail! Au terme de l’entente en 2023, très probablement que l’accès aux soins sera aussi problématique qu’aujourd’hui avec  près de 100 000 personnes  toujours  sur une liste pour une chirurgie,  36 000  autres   en attente pour  un dermatologue, etc.  Car même s’il y avait  amélioration de certaines variables, en contrepartie, la population étant  vieillissante, celle-ci  aura requis  plus de soins. En plus, le gouvernement restreint  davantage le nombre d’inscriptions dans les facultés de médecine.

Comme le dit si bien le Dr Hugo Viens,  président de l’Association médicale du Québec, on organise la prestation des soins en fonction   du modèle de rémunération au lieu de  faire l’inverse, i.e. définir un modèle le plus efficace possible pour dispenser les soins et  concevoir  le mode de rémunération  en conséquence.

Actuellement, le médecin est obligatoirement la PORTE D’ENTRÉE  dans le système de santé. Il en résulte, par exemple,  que lorsqu’un patient  se présente à l’urgence avec  un bras gros comme un ballon  parce qu’il y a manifestement fracture, l’infirmière au triage ne peut commander une radiographie. Le médecin doit toujours être la PORTE D’ENTRÉE… C’était de même en 1970 et c’est toujours le  cas!

Le Dr Viens, orthopédiste, souhaiterait, par exemple,  qu’un physiothérapeute  puisse faire le premier examen d’un patient,  prépare la rencontre avec le médecin, fasse des suivis, etc. Pourquoi un psychiatre n’oeuvrerait-il pas avec un psychologue, un travailleur social?  Que dire de tous les actes que les infirmières pourraient aussi poser tant à l’hôpital qu’en cabinet privé? Ceci  implique un travail en équipe, une approche   multidisciplinaire. Mais c’est quasi impossible avec le modèle actuel de rémunération  Cette approche   nécessiterait alors  un déplacement d’une partie des sommes dévolues aux médecins vers d’autres professionnels  de la  santé. Opération requérant beaucoup de courage politique!

Finalement,  question lancinante : plusieurs patients de la région montréalaise, de guerre lasse, se dirigent vers  l’hôpital d’Hawkesbury en Ontario  et en reviennent enchantés. Pourquoi on n’y arrive pas  au Québec?

Guy Gagné
Ex-membre du conseil d’administration d’un centre hospitalier